De vagues et de terre ferme

3 heures 16. Canicule montréalaise.vague1

–          Et toujours cette fabuleuse idée de ne pas installer la clim’.

Trop énergivore, j’te l’ai déjà dit.

–          Tu sais ce qui est trop énergivore? Le temps que tu passes à essayer de régler le sort du monde… en commençant par ta copine éplorée qui appelle au milieu de la nuit.

Je lui souhaite tellement de trouver…

–          L’aaamour.

Nan.

–         Mais c’est ce qu’elle cherche.

De trouver sa vérité.

–          Avant l’amour?

Avant tout.

–          Ça donne quoi?

Ça aide.

–          À quoi?

À avancer la tête haute, à ne pas baisser les yeux…comme une lampe frontale, ça te permet de voir ton chemin dans le noir quand y’a aucune lumière autour.

–          La parabole du jour, gracieuseté du magasin Un dollar.

Je t’assure Guy. La vérité est l’ambition la plus sous-estimée. C’est tellement commun de trafiquer la franchise pour plaire ou se conformer… et puis tu finis par te croire et un jour tu t’entends défendre des choix qui ne collent pas à tes valeurs, simplement pour survivre à la dissonance cognitive que tu t’es infligée avec toutes tes fabulations.

–          Waouh attention tu vas te faire mal avec ces gros mots!

Notre vérité, seule vraie alliée du temps qui passe. Celle que l’on tait sous des couches de défenses, des barriques de déni et de peurs.

–          C’est lourd, recule pendant qu’il est encore temps!

Choisir la voie de l’authenticité, sans craindre la solitude ou les égratignures de l’image.

–          Et ça rend heureux ces balivernes?

Ça rend vrai.

–          Pas très vendeur comme forfait. Les carencés de ta race cherchent l’amour. Le bonheur tout-inclus.

Tu peux être vrai sans être amoureux et tu peux être amoureux sans être vrai. Tout ça en se croyant heureux.

–          … besoin du décodeur à folles…

Mais la vérité d’une vie imparfaite vaudra toujours mieux que la plus parfaite des illusions.

–          Alors c’est l’amour ou la vérité, c’est ça?

Nan. C’est la vérité comme locomotive. Ensuite tout ce qui s’y greffe se trouve là pour les bonnes raisons. Surtout l’amour.

–          Y’a des psys qui se frottent les mains en ce moment…

Faut pas s’accrocher aux émotions…elles passent comme des vagues, les belles comme les plus sombres. Ta vérité c’est le sol qui les accueille. Il est là le bonheur… dans la stabilité de la grève qui s’ouvre à ces sensations, les héberge le temps d’une vague puis les laisse repartir. S’y accrocher c’est se rendre éternellement insatisfait. Notre bonheur il est dans le sol, là où creusent tes racines…ta vérité, solide, prête à accueillir le prochain ressac. Et quand les vagues de l’autre se mêlent aux tiennes sans créer de tempête, eh bien c’est majestueux comme l’infini.

–          Oulala mais on s’la joue zen …quand tu pisses c’est de la tisane à la camomille qui sort?

La vérité est plus forte que tout, Guy. Une tristesse sincère se digère toujours mieux qu’un mensonge apaisant mais toxique. C’est pour ça que dans les rapports fabriqués, opaques, rien n’est franchement digeste parce que rien n’est authentique. Alors la boule au fond de la gorge grossit.

–          La boule… et le délire aussi!

C’est ce que je lui souhaite à la copine. Trouver sa vérité puis avoir le courage au quotidien de rester dans son sillon.

–          Avoir le courage au quotidien de t’écouter verbiller.

Quand t’as le cœur en charpie, faut faire confiance à tes ancrages. Alors tu t’assois au plus profond de ta cathédrale, tu prends une tasse de thé et laisses passer le tangage.

–          Tous les ancrages n’ont pas la même solidité, capitaine Patchouli. Fais gaffe aux sables mouvants. Et puis être « vrai » c’est bien le dernier des soucis quand t’as un instinct à apaiser…ou un ventre à nourrir.

Je sais, c’est le travail d’une vie. Tu penses qu’elle va s’en sortir?

–          Moi je lui souhaite l’amour pour qu’elle arrête d’appeler ici la nuit.

L’amour pour les mauvaises raisons.

–          Mais l’instinct rassasié en retour. Y’a rien de parfait nulle part ma poule, rien de parfait.

À part peut-être la première gorgée de vin après le travail.

–          Voilà un énoncé criant de vérité.

Faut bien commencer quelque part.

***

« Soyez votre propre lampe, votre île, votre refuge. Ne voyez pas de refuge hors de vous-même. » Bouddha.
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Photos: Malene Thyssen
Peter van der Sluijs
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10 réflexions sur “De vagues et de terre ferme

  1. C’est un « vrai » bonheur de te lire… tu m’impressionnes! Je fais lire à mon chum ce soir… il va adoré… Et je réalise à quel point nous sommes choyés:
    « Et quand les vagues de l’autre se mêlent aux tiennes sans créer de tempête, eh bien c’est majestueux comme l’infini. »

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  2. Théâtre Ubuesque moderne, en forme de commentaire.

    Premier acte:

    Guru Plastique, sa lecture terminée, dévissa un peu les yeux de cet autre cadeau insomniaque, soupira, et eut ce drôle de commentaire:

    « Bien sûr, la Vie. Évidemment la Vie. N’empêche… la Vie ! »

    Deuxième acte:

    L’inspecteur Zoukplouf enquête:

    « Dites-moi mon brave Ouate Sonne, vous êtes sérieux ? »

    « Ben ouais. Peut-être qu’elle habite ici après tout. Des Français à Montréal, ça s’est déjà vu… »

    Zoukplouf tira sur sa pipe, en expulsa un nuage couleur fourrure d’hamster fatigué et murmura:

    « Pourtant… quelque chose me dit… tenez, ici Ouate Sonne », fit Zoukplouf en pointant le début du texte du bout de sa pipe. « Voyez. Au début du texte, et dans le titre déjà, cette plainte au sujet de l’accablante chaleur. Croyez-vous vraiment qu’une Montréalaise d’état se plaindrais de la chaleur au premier jour caniculaire après avoir souffert du froid pendant un si douloureusement long hiver ? Non Ouate Sonne ! J’affirme que CETTE FEMME EST DE PASSAGE ! »

    Pendant que le fumeur tirait de nouveau sur sa pipe, Ouate Sonne sonné, pétri d’admiration, béat, parvenait quand même difficilement à articuler d’une voix rauque:

    « Hé ben Zoukplouf, vous êtes décidément très fort. Vraiment très fort. »

    « Pourtant mon ami, quelque chose me turlupinasticote »

    Regard hagard de Ouate Sonne:

    « C’est un mot ça turlu… »

    « Oui mon brave. Jusqu’à minuit ce soir »

    « Et qu’est-ce qui vous turlu… qui vous embête mon ami ? »

    Zoukplouf eut un geste d’agacement. Une rareté chez lui.

    « C’est que… » Il fit une pause, fixant sa pipe éteinte.

    « C’est que, mais c’est que quoi mon ami… mais par tous les hamsters névrosés du monde Zouk, dites ! C’est que quoi ????? »

    « Ouate Sonne. Je viens de réaliser que la Dame, foulant maintenant nos terres, portant du coup la possibilité que je la croise sur la rue Laurier un matin quelque part entre le croissant et l’apéro, d’un infinitésimal improbable à un infinitésimal plausible… je veux dire, s’il fallait… je n’arrive pas à savoir… ce qu’elle préfèrerait comme approche pour que je lui présente mes hommages: l’allégresse enfantine d’un Mastroianni ou le dandysme assumé d’un Oscar Wilde ? »

    Troisième acte:

    Plus tard. Ouate Sonne à la pêche. Murmures…

    « Il est fort Zoukplouf. Vraiment, il est très très fort.

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    1. Une Montréalaise, enquêteur. Pure et dure.
      Et qui ne se plaint ja-mais de la chaleur, au contraire. Genre de fille avec du sang de lézard… J’en prends pour preuve l’absence volontaire de clim’.
      C’est le hamster qui rouspète… je le laisse faire, remarquez. C’est bon pour l’inspiration…

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      1. Petites annonces:

        À donner. Matériel d’enquêteur. Utilisé qu’une seule fois… Pour rendez-vous, vous me trouverez au bar du coin, affalé sur le zinc…

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