La théorie du potager

Lourde nuit d’été à la campagne. 3h12.potager2

–         Arrête de ruminer ce drame. C’est loin de chez toi.

Les distances n’existent plus là où frappe un malheur.

–         Ça n’arrivera pas, t’inquiètes. Eux c’est eux.

Eux c’est nous.

–         Pauvre bonne sœur de la charité coquette. Là-bas c’est tellement différent d’ici.

Là-bas c’est ici pauvre rongeur, c’est ça que tu ne comprends pas. Nous poussons tous dans le même sol Guy, unis par nos racines à la mère Terre. L’humanité est un grand potager et nous en sommes les légumes.

–         Ou le fumier.

Nous commençons tous notre vie comme petite semence, parfois plantée minutieusement, de façon calculée et réfléchie, d’autres fois en tombant au sol par hasard. Certaines germeront, donneront des fruits, d’autres pas.

–         Et d’autres, comme toi, donneront la gratelle !

T’as déjà vu un potager Guy ?

–         Non mais je connais bien une cornichonne.

Y’a des légumes tout croches, d’autres droits comme des poteaux. Y’en a qui rampent, d’autres qui s’élèvent. T’as ceux qui envahissent l’espace des autres qui devront combattre pour donner leurs fruits. Ça requiert une intervention extérieure pour mettre de l’ordre dans tout ça, disons. Pour permettre à chacun de mûrir.

–         Jurisprudence pour légumes.

Pourtant, malgré tous les bons soins, va comprendre pourquoi ce plant de tomates ploie sous les fruits rouges tandis que son voisin peine à sortir ses feuilles.

–         Guerre de plants.

Le potager, c’est le miroir de nos natures humaines.

–         Un univers où se côtoient les amers, les dodus, les effilés, les épais, les lourds, les colorés, les doux, les brillants et les piqués ?

Exactement. La plupart nécessitent un tuteur pour assurer leur croissance mais pas tous. Certains arrivent à s’accrocher seuls mais tout dépend à qui… 

–         La triste histoire du haricot qui voulait s’accoupler avec la courgette.

Certains croîtront malgré les attaques extérieures, les tempêtes de grêle. D’autres y perdront quelques fleurs.

–         Comme on perd des lecteurs quand on s’entête à leur farcir la poire avec des navets.

Certains ont besoin d’ombre, d’autres de lumière.

–         Ok le concombre, ça va les métaphores, j’ai compris.

D’autres sont déracinés trop tôt, parfois juste avant qu’ils ne donnent leur fruit. Et il y a les espèces à éclosion tardive… contrairement aux précoces.

–         Ah oui…les avortons encore verts qui se prennent pour un fruit de la passion.

Il y aussi les magnifiques fruits gaspillés dont personne ne profitera…

–         Fruit pourri.

C’est beau, c’est fort un potager, comme la matérialisation de l’instinct de survie. Même abandonné, il arrive toujours à donner une tige, une fleur qui a le pouvoir d’accoucher d’une fraise… toute la résilience du monde se trouve dans un potager.

–         C’est plein de vers de terre.

Y’a les légumes attrayants, convoités, les grands pédoncules, les feuilles qui brillent, sans trous ni macules. Mais les meilleurs ne sont pas toujours les plus beaux.

–         C’est clair qu’un céleri-rave…

Fais gaffe au céleri-rave, il est plus fiable que la gracile asperge.

–     À quoi bon être fiable si on est mal-aimé ?

Moi j’ai un faible pour les légumes racines…qui gardent leur côté sucré pour qui sait creuser. Contrairement à ceux qui ont grandi dans le confort d’un sol enrichi et qui exhibent sans pudeur la brillance de leur pétiole.

–         Oh mais ça ressemble à un jugement de valeur agricole ça, ma poule.

De toute façon,  peu importe le terreau, bio ou toxico, nous finirons tous de la même façon.

–         En macédoine de légumes décomposés.

Nous sommes moisson et mémoire. Et nous deviendrons ce sol qui nous définit et assure notre survie.  Alors eux, c’est nous. Sans leurs fleurs, leurs fruits, c’est le potager complet qui est menacé.

***

« L’humanité ressemble aux tiges des citrouilles : si on creuse le sol, la tige est unique ».
Proverbe malgache

tuteur

 
(Photos tirées des blogues : Potager durable et Une cigale à Paris).
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4 réflexions sur “La théorie du potager

  1. J’ai lu, puis j’ai fait de la soupe Dahl. Est-ce que c’est ça qu’on nomme « de la cause à l’effet ? »

    C’est aussi ça le potager du quotidien. Je sais bien, vous me allez dire, allégorie de la vie et campagne française. J’y vois une ville; San Fransisco, je sais pas… légumes, vitamine C, soleil, Californie, San Fransisco.

    Peut-être Beaudelaire aussi; En étirant la sauce du fantasque un peu; « Les légumes du mal ». « Qu’importe le terreau pourvu qu’on ait l’ivresse ». « Elle était donc couchée et se laissait aimer… » Si c’est pas une superbe manière de nommer la courgette ça !

    Enfin bref; Un autre texte appétissant.

    Vous produisez du tricot serré. De la sueur de langue française. Ça fait du bien à lire. En nos jours où la substance semble perdre ce que la vitesse gagne.

    Je réclames qu’on ralentisse !!!

    Qu’on… ra… len… tissssss…. ssseuh.

    Autrement, elle est comment votre âme-tomate ? Vous y laissez les feuilles autour ?

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  2. Bonsoir Catou, bonsoir Guy,
    C’est toujours un plaisir de lire vos conversations nocturnes…
    J’aime beaucoup le style profond mais symple à saisir que vous employez.
    Je suis impressionnée par toute cette imagination et ces idées aussi farfelues qu’originales.
    Ps. J’écris aussi quelques trucs, ca serait vraiment sympa si vous passez voir 🙂
    Bisou

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