La théorie de la cave

Nuit de pluie. 3h14.

–         Elle n’y arrivera pas. Tu rumines pour rien, comme d’hab’.

Elle y arrivera.

–         T’es vraiment trop naïve. Tout le monde le dit.

Ouais tout le monde le dit, mais peu savent que la naïveté n’est pas un défaut. Alors moi je pense qu’elle y arrivera. Faut lui donner du temps.

–         Faut lui donner un coup de pied au troufignon. Qu’elle voit la lumière un peu.

Ben justement, c’est pas de lumière dont elle a besoin en ce moment. Faut arrêter de lui dire quoi faire et la laisser descendre dans la cave.

–         L’enfermer parce qu’elle est folle ?

Mais non. Descendre à la cave…c’est une théorie de la vie.

–         La théorie de la cave par l’idiote.

Y’a de ces moments où il faut descendre. Et là je parle d’une vraie cave. Pas d’un beau sous-sol rénové et confortable avec un bar et une table de billard. Une cave. Pour d’autres c’est la grotte. Humide, froide, sombre…là où se trouvent des boîtes pleines de notre Histoire. Des boîtes remplies de réponses.

–         Des jeux de société ?

Des enjeux plutôt…vient le moment où s’étourdir ne fait plus de bien. Où discuter est vain. 

–         Arrêter de discuter, mais ça va pas non ?

Le silence qui vient après la discussion a aussi ses vertus.

–         Celles de ne pas avoir à écouter tes conneries, oui.

Se retirer temporairement de l’activité quotidienne et descendre dans la cave, ça permet d’ouvrir des boîtes et là… on retrouve des vieux souvenirs et on se dit merde que le temps file, mais qu’est-ce que j’ai donc fait ? Je suis qui, maintenant, pourquoi j’suis pas restée moi ?

–         Parce que tes petits amis dans ta tête ils t’ont raconté des histoires sur comment vivre pour être une bonne fille et toi, tartiflette, tu les as crus.

Et puis tu trouves une autre boîte avec des pinceaux et tu te dis re-merde, c’est vrai, je peignais avant. J’étais pas si mal. Imagine si j’avais continué ce que je serais capable de faire aujourd’hui… mais pourquoi j’ai arrêté nom d’une pipe ? Et le piano, pourquoi j’ai pas continué ?

–         Parce que tu t’es lassée, t’as voulu essayer la danse du ventre, puis le yoga, puis la salsa, puis le Pilates.. en bout de ligne, t’es devenue bonne en rien.

Et la boîte avec les vieilles photos. Tu revois celle-là, où tu te forçais pour sourire…et la frustration que tu ressentais à l’époque revient t’habiter sur le champ…mais dis-donc, je ne m’en suis jamais débarrassée de cette boule au ventre ?

–         C’est du gras de ventre, ça ne partira pas.

Et celles avec les copines d’enfance… pourquoi on ne se voit plus ? On étaient inséparables…on avait promis…quel échec…

–         Parce qu’elle t’a probablement piqué ton t-shirt de Sting.

Les photos de famille… ta sœur, avec cette poupée dans ses mains, c’est pour ça que tu te chicanais tant, tu te souviens ? Mais pourquoi tu te chicanes encore, t’as plus 8 ans tu sais ? Tes parents jeunes et beaux alors que tu les pensais si vieux à l’époque. Et puis là, tu lis dans leurs yeux… et  tu comprends des choses…mais bon sang qu’on ne comprend rien au bon moment!

–         Les parents vivent pour avoir tort et après ils meurent.

Les boîtes de livres, de disques, mais oui je me souviens j’écoutais tout plein de musique, et là tu comprends que ce que tu as perdu aussi avec le temps c’est ta curiosité. Ça laisse des grands trous dans une vie, l’absence de curiosité.

–         Pas autant que l’absence de frigo.

Et puis tu pleures, oh que tu pleures… sur ce que tu étais, ce que tu n’es pas, ce que tu es, tu pleures d’avoir cédé à la peur, à l’ego, de ne pas avoir dit la vérité ou demandé pardon quand  il le fallait,  tu voudrais revenir en arrière, te tenir debout devant ceux pour qui t’as accepté d’être quelqu’un d’autre, de taire tes rêves…et les vannes sont ouvertes…

–         Dégât d’eau dans la cave.

C’est important, elle doit descendre, s’étendre à côté de son Histoire, écouter le souffle de son passé, l’intégrer à ses sanglots, à ses espoirs pour en créer un nouveau… oui, un souffle neuf nourri de tout ça…et qui rend le pas plus léger.

–         Ça dure longtemps la descente au cachot ? Parce que mine de rien, la vie passe durant ce temps.

Le temps est concentré quand tu es dans la cave, tu n’en perds jamais.

–         Et tu remontes quand ?

Au moment venu. Tu le sens.

–         À l’odeur des boules à mites ?

Le jour où tu entends ton nom pour la première fois.

–         Hein ?

Ton nom… que tu crois connaître depuis toujours… arrive le moment où tu l’entends pour la première fois.

–         Je comprends rien.

Ça ne s’explique pas Guy. Ça se vit en montant les marches. Voilà. C’est ça mon nom. Je l’ai trouvé. Pas ça, ni ça. Depuis le temps que je cherchais… fallait juste descendre dans la cave et fouiller un peu.

–         Un classique.

En effet. Et elle y arrivera.

***

« But I will hold on hope
And I won’t let you choke
On the noose around your neck
 
And I’ll find strength in pain
And I will change my ways
I’ll know my name as it’s called again”
(Mumford & sons – The cave)
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5 réflexions sur “La théorie de la cave

  1. Un homme du village de Neguá sur la côte de Colombie, parvint à monter au ciel.

    À son retour, il raconta. Il dit qu’il avait contemplé, là haut, la vie humaine. Et il dit que nous sommes une mer de petites flammes.
    – C’est ça le monde – révèle -t-il. Une foule de gens, une mer de petites flammes.
    Chaque personne brille de sa propre lumière au milieu de toutes les autres. Il n’y pas deux feux identiques.
    Il y a de grands feux, et de tout petits feux et des feux de toutes les couleurs. Il y a des gens à la flamme sereine, qui ne se préoccupe pas du vent, et des gens à la flamme folle qui emplit l’air d’étincelles. Quelques feux balourds, n’éclairent ni brûlent; mais d’autres s’enflamment avec tant d’ardeur qu’on ne peut pas les regarder sans clignoter, et celui qui s’ y approche, s’allume.
    Eduardo Galeano, Le monde, in Le livre des étreintes -1989

    Dans la cave, faut laisser se faire un petit feu…

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  2. Chouette, (je sais c’est un peu court en somme, mais si j’avais été ricain je t’aurais dit « awsome »… mais bon, je ne suis pas ricain…et mon nom n’est pas Barney non plus)
    Je suis arrivé ici un peu au hasard (orthographe, quand tu nous plombe la vie…) et j’ai commencé à te lire. Je voulais continuer ce soir (cette nuit en fait) mais non, saloperie de curiosité maladive : j’ai tout lu… quel con… alors, je sais qu’on ne se connait pas (spa – locution djeûnz -vraiment important) mais j’insiste comme un fan-débile-cassecxxx-lourd à un concert de rock (parceque le reste sucks – intégrisme faussement exacerbé) : va falloir que tu écrive à nouveau une nouvelle 🙂

    Merci, en tout cas pour cette petite histoire (bien trop courte comme tout ce qui est bon)

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