Le pigeon et l’alouette

Nuit blanche.

C’est horrible.

–         Arrête d’y penser.

J’y arrive pas, je ne pense qu’à ça.

–         C’est ridicule ta comédie!

Ridicule? Mais j’en dors pas, Guy. Je sens que j’ai une dette envers les oiseaux.

–         Pitié, c’était un pigeon. Même pas un vrai oiseau.

C’était un oiseau bien vivant, bien dodu et je l’ai écrasé. Crounche! Oiseau mort. Et si c’était une femelle enceinte… tu imagines?

–         Les oiseaux pondent des œufs, Dr Doolitle.

Crounche, ça a fait Crounche Guy, j’te jure. J’entends encore le son dans ma tête, vraiment affreux.

–         Contrition de politicien. J’y crois pas ma puce, désolé.

Je roulais, le pigeon avançait tranquillement au milieu de la rue sans trop s’occuper de moi qui approchais dangereusement…

–         Un pigeon fonctionnaire.

J’étais certaine qu’il s’envolerait à temps alors je n’ai pas vraiment ralenti, tu comprends.

–         Non, je ne comprends pas. Une femme au volant est supposée ralentir quand une fourmi traverse la rue.

Et là… juste au moment où il aurait dû s’envoler… crounche!

–         Pâté de pigeon!

J’ai crié un peu et j’ai vu dans mon rétroviseur… une petite boule grise dans la rue, immobile, pattes en l’air… horrible j’te dis.

 –         C’est juste un pigeon.

Juste un pigeon? Et si j’avais écrasé un cardinal? Ou un hamster?

–         Ah ben vas-y, réponds toi-même à cette question, Gandhi. Si un beau cardinal rouge s’était trouvé sur ton chemin, tu aurais ralenti ou pas? Contrairement au vulgaire pigeon…

C’est pas parce que c’était un pigeon.

–         À d’autres, tartufe! Tu n’as pas ralenti simplement parce que tu t’es dit… « saleté de pigeons, une vraie infection ces bestioles ».

Pas vrai.

–         Mais oui, comme les écureuils, les goélands de parc et toutes ces espèces nuisibles de seconde classe. Jamais tu ne penserais ralentir ton bazou polluant quand il y en a un qui se plante devant tes roues.

Dis-pas ça Guy. Toutes les espèces ont le droit de vivre.

–         Bien sûr, la nonne. Ils ont le droit de vivre. Mais pas dans ta cour, hein?

Ben quoi, ils sont porteurs de microbes.

–         Et toi? T’as idée du nombre de microbes qui se trouvent juste sous tes ongles?

Arrête, j’suis pas un pigeon quand même.

–         Non, t’es pas un pigeon ma mignonne. Pour toi les voitures s’arrêtent, les portes s’ouvrent et les chaises se tirent. Pour toi et tes semblables. Les pigeons, on les laisse crever sur la chaussée et on se tape une petite scène de remords parce que vraiment, ce serait malséant de carrément crier youpi!

J’ai pas dit ça…

–         Et tu ne le diras jamais. Mais c’est ça. Les pigeons tu les tolères par devoir mais tu ne fais pas d’effort pour les aimer. Les trouver beaux.

C’est vrai qu’ils ne sont pas particulièrement mignons.

–         Voilà. C’est la cruelle loi de l’esthétique. Du classement humain et humanitaire.

Ben là…

–         Oui oui, on sait, ils ont faim, ils n’ont rien… mais faut les laisser se débrouiller, hein?

C’est qu’on a d’autres choses à faire, c’est tout.

–         Comme…

Comme travailler, s’occuper de nos proches, de nous-mêmes…

–         Bien sûr… parce qu’on est toujours plus important qu’un pigeon, n’est-ce pas?

C’est pas qu’on est plus important… c’est juste que…

–         Fais gaffe la précieuse. On est tous le pigeon de quelqu’un d’autre. T’es juste chanceuse d’être née du bon côté de la main qui mendie… pour l’instant…

Bon bon bon, je n’ai pas à porter le malheur du monde sur mes épaules.

–         Oh non, surtout pas. Protège-les bien tes fragiles épaules qui n’ont jamais connu le froid. Tu en auras besoin le jour où les pigeons se révolteront. Ils n’ont peut-être pas l’élégance de l’alouette, mais ils auront la force du nombre et la rage au croupion.

Pfff…

–         Excédés de se faire écraser par les grosses roues du mépris.

C’est pas du mépris… c’est… c’est… un manque de temps, d’intérêt, c’est tout…

–         Ouais, c’est tout. Mais je t’aurai avertie. Ça va faire crounche ma belle alouette. Oh que ça va faire crounche.

***

« Je voudrais rassurer les peuples qui meurent de faim dans le monde : ici on mange pour vous. » Coluche

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15 réflexions sur “Le pigeon et l’alouette

  1. je jouais à Limbo, un lugubre petit jeu video, sombre, en noir et blanc et, sans musique. très beau pour un petit jeu video très triste. mais bon, ça reste vide comme distraction et c’est stressant aussi. j’en ai suffisamment de ces vides de stress, alors j’ai quitter le jeu et je suis venu ici, pour lire un peu.

    j’ai lu et j’ai ri. plus de stress. j’ai lu et j’ai ri en noir et blanc, gris, avec un peu de rouge. mais en me gardant une petite tristesse quand même.

    crounetch.

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  2. Tiens alors ! Il y a quelques heures à peine, j’ai justement croisé un pigeon écrabouillé au milieu de la rue alors que je marchais vers mon travail… Puis plus loin un second, simplement mort dans le caniveau… Ca serait pas vous des fois ? Serial crouncher ! 🙂

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  3. You’re just the victim of a sorry bird who waddled after a fast food wrapper thrown out the window of the culprit down the road..
    Your guilt and pain have carried him, with your intentions.. to heaven’s endless brunch…

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  4. « Roucoule », Rou pour ses amis, aura eu une belle vie de pigeon. Il sera regretté dans le coin des poubelles de certains McDonald’s et autour de quelques fontaines de parc. Mais bon, il avait accumulé un lourd karma lors de sa dernière incarnation, colombe délinquante qui avait prit l’habitude de donner des coups de bec aux innocents écureuils. Il était écrit que sa mort serait violente. Rassurez-vous, il n’a pas souffert.

    @Oeil: « serial crouncher »: j’aime 🙂

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  5. Salut Crounchy,
    As-tu pensé au raton laveur qui,passant par là petit petant,derrière en l’air, s’est vu offrir un tartare de pigeon, comme ça, gracieuseté, initions une chicane, d’une femme au volant.Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii.
    Tu as fait ma semaine, merci!

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  6. Michel Colucci savait parler a/de/pour ceux dans le besoin
    Guy lui , a tout simplement besoin de parler 🙂
    Et vous ma très chère Catherine , vous vous etes servie de nos deux compères afin que votre analogie , poésie , voir pédagogie, nous touche enfin , comme si nous n’avions pas fais attention la première fois.
    Un peu comme une maman , attentive , toujours présente ….c’est ce qu’il y a de plus beau les mamans ……. et Coluche

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  7. Clin deuil.

    L’imprudent volât-il ?
    Ou succombât-il au farniente du picorement ?
    Diantre ! Un pigeon fonctionnaire vous dites ?
    Pour son clin deuil, n’ouvrir qu’un oeil : quelle insouciance …

    Ne point vous affoler chère insomniaque.
    L’urubu vint saisir le happé.
    Ce complice écosystémique.
    Kharma’s a bitch.

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