Histoire de jambon

1h16. Croissant de lune.

 –         T’y arriveras pas.

 J’y arriverai.

 –         Pas à ton âge poulette, les mauvais plis sont formés.

 Ça se repasse des mauvais plis.

 –         Et ça va te donner quoi au juste?

 De?

 –         De « t’abandonner » comme tu dis…

 Ben…j’pense que c’est nécessaire.

 –         Pour?

 Pour une vraie forme de bonheur.

 –         T’étais pas heureuse avant?

 Bien sûr.

 –         Alors? Pourquoi tu compliques tout avec ta quête ridicule d’abandon? Comme si ça se trouvait en cherchant.

 Tu ne comprends pas. L’abandon c’est le fait de renoncer à toute réserve, toute retenue. Alors ça se travaille, disons.

 –         Mais on aime ça la réserve ma poule. T’as oublié? C’est une attitude de prudence, sans excès, voire même de dignité. On aime, on aime.

 Oui je sais. On aime ça la réserve.

 –         C’est rassurant.

 Ouais

 –         Parce qu’au fond, t’es peureuse.

 Pardon?

–         T’as jamais vraiment fait confiance au point de lâcher prise.

 Euh…attends…

 –         Jamais. Tu t’es toujours servi de ta tête pour museler ton cœur.

 J’irais pas jusque là quand même.

 –         Pire. Pour museler ton corps.

 Ça suffit la psychanalyse de rongeur.

 –         T’as raison, on perd notre temps puisque de toute façon, tu n’y arriveras jamais.

 C’est gentil de m’encourager, vermine.

 –         Tu l’as dit toi-même. T’as réussi à trouver le bonheur sans lui avant.

 Je sais. Mais tu vois, c’est un peu comme un sandwich jambon-beurre.

 –         Youpi, c’est l’heure de la parabole.

 Toute ta vie, t’as mangé ton sandwich au jambon avec du beurre. C’est bon, t’aimes ça, jamais tu n’imaginerais bouffer ton sandwich autrement.

 –         Le beurre, à long-terme c’est mauvais pour la santé.

 Voilà. Et un jour, quelqu’un te parle de la confiture d’oignons. Dans le sandwich au jambon. Imagine!

 –         Le conte de la Belle et le Jambon.

 Quoi? De la confiture d’oignons dans le sandwich au jambon, que tu te dis à toi-même. Et l’idée fait son chemin… et tu bouffes ton sandwich jambon-beurre et pour la première fois, tu trouves qu’il lui manque quelquechose… alors tu te dis…bon…je crois que je vais essayer la confiture d’oignons…je suis curieuse…et là tu te dis encore, bravo ma vieille, t’es encore curieuse…ça veut dire que tout n’est pas mort à l’intérieur…la curiosité c’est la vie…alors t’es un peu fière de toi quand même…

 –         Accouche!

 Le désir est là, le besoin se crée mais la confiture d’oignons, t’en trouves pas à la pharmacie du coin, disons. Ça te demande un certain effort pour goûter à cette version améliorée de ta vie, tu vois?

 –         Et si t’en trouves pas?

 Si t’en trouves pas, tu t’en fais.

 –         Et si tu ne sais pas comment?

 Ben voilà où j’en suis. J’essaie d’apprendre. J’accumule les ingrédients…

 –         Et comment tu le sais?

 Sais quoi?

 –         Que c’est atteint? L’état d’abandon. Si tu ne l’as jamais connu, comment tu vas le reconnaître?

 Tu

 –         Des degrés de bonheur, ça se calcule?

 Je..

 –         C’est bien ce que disais, tu n’y arriveras pas puisque tu ne sais même pas à quoi ça ressemble.

Je saurai.

 –         Improbable.

 Quand tu mords dans ce nouveau sandwich, ça fait wow! dans ta bouche. Comme si tu accédais à un niveau platine de bonheur alors que tu étais dans le bronze avant…Enfin, il paraît…alors je saurai.

 –         Comment?

 J’sais pas trop comment te dire ça Guy, mais…

 –         Mais quoi?

 Mais…je le saurai parce que…eh bien…parce que ce jour-là, tu ne seras plus là…Voilà.

 –         Et voilà surtout qui confirme que ça n’arrivera jamais. Toi et moi c’est pour la vie poulette.

 C’est ce que tu penses.

 –         Nan p’tite tête, trop facile de blâmer le pauvre hamster. C’est ce que tu veux…

 …

 –         Encore un peu de beurre ?

 ****

 « La nature féminine est un abandon sous forme de résistance. » Sören Kierkegaard

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13 réflexions sur “Histoire de jambon

  1. « Je le saurai parce que ce jour-là, tu ne seras plus là »…
    C’est justement ce que je pensais pendant la lecture du texte : « Mais ce moi qui s’abandonne : il est là, c’est Guy ! »

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  2. En Vrac;

    – Votre cou.

    – « Quête de l’abandon »? Drôle d’expression formée de deux mots au sens diamétralement contraire. Vous croyez que l’abandon « se travaille » ? Je crois qu’elle se décide, à la rigueur, qu’elle se laisse être, seulement.

    – La réserve est surtout une qualité quand le mystère qu’elle s’obstine à cacher suscite l’envie de connaître. La réserve dosée est excitante. La réserve obstinée est repoussante. Les femmes sont des artistes quand vient le temps de naviguer entre ces extrêmes. En fait, les femmes sont des artistes, tout court.

    – Tout le monde a peur.

    – Un jour on se voit offrir de la confiture d’oignon avec pétales de roses (j’en ai mangé, au propre comme au figuré). Il y a de ces moments, rares mais réels, où le mieux s’améliore encore. Je vous en souhaite 33.

    Je quitte, avant d’être mordu par le rongeur.

    « Comprendre est la plus petite partie de l’ombre de ce qui n’est pas important »
    -« Don Juan » à Carlos Castaneda.

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    1. Ah Zoukplouf,
      j’adore vos commentaires « en vrac ».

      Vous avez sûrement raison, l’abandon ne se travaille pas. Et c’est aussi sûrement pourquoi vous avez goûté à de la confiture d’oignons avec pétales de roses et pas moi… Vous m’en souhaitez 33 de ces moments, j’en prendrais volontiers que 4 et serais ravie…

      En attendant, choyée je suis d’avoir des lecteurs de votre qualité.
      Merci.

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  3. On pourrait définir l’essence-exutoire même des gens
    de par le caractère polyvalent de leur propre abandon.
    L’abandon monochrome ne rassure que de par sa vaine compulsion.
    L’abandon tutti-frutti ne jure que de par la promesse de son impulsion.

    Quoi de plus sensass que de partager à deux ses abandons.

    Merci à vous de partager votre abandon littéraire.

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  4. Bonjour belle de nuit,

    l’abandon, commence par abandonner ce rat qui te fou des batons dans les roues et si tu change l’heure des tes blogs pour PM je te file mon numero 🙂

    L’abandon, toujours plus facile lorsque l’on a rien a perdre…

    merci et j’attends deja la prochaine entree avec impatience..

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    1. T’as raison Gabriel,
      l’abandon, c’est toujours plus facile quand on a rien à perdre….mais ne rien avoir à perdre, je pense de plus en plus que ce n’est qu’une question de perception… parce qu’on ne perd jamais l’essentiel.

      Allez, assez philosophé pour aujourd’hui, il est assez tard…essayons de dormir un peu voir c’que ça donne.
      Bonne nuit G.

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  5. Quand la photo choisie, préparée et mise en ligne se fait image d’abandon, quand le texte s’allège et réjouit, alors on obtient ce magnifique sourire qui en cache la moitié!
    Cachotière, espiègle, jeune, féminine,tu es magnifique, Catouchkarissima!

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