Un caillou dans le soulier

Deux heures quinze. Réveil. Toujours à deux heures quinze.

–         Dis-donc poulette t’as combien de vies au juste?

Hmm?

–         Tu répètes sans cesse que « la vie c’est une succession de petites vies ». Alors, t’es rendue à combien?

J’en sais trop rien Guy. C’est une façon de parler.

–         Façon de babiller pour te rassurer toi-même.

Suis claquée Guy. Laisse-moi me rendormir.

–         C’est ta quatrième vie qui t’épuise comme ça?

Sixième.

–         Sixième? Whouaa, ça explique les rides.

Merci.

–         Je vois que la vanité n’a plus de place dans ta sixième vie. C’est très bien ça, mon pruneau, il était temps.

La vie change Guy. C’est à faire peur des fois.

–         Tu sais que la peur peut te donner des cheveux blancs?

Certaines vies sont plus confortables que d’autres. Moins facile de passer à la suivante, tu comprends?

–         Suffit les Jérémiades! Si la vie change tu t’adaptes, nom d’une ratte. Sinon c’est l’extinction. Ça fait longtemps que mon espèce a compris ce principe.

Changer de vie c’est comme quitter l’enfance. Tu ne peux jamais tout emporter avec toi, tu dois forcément laisser des choses derrière,  des gens aussi. C’est difficile et en plus on s’attend à ce que tu grandisses, un peu plus chaque fois.

–         Enfant gâtée.

Tu veux savoir Guy?

–         Non.

Je pense que l’enfance nous colle à la peau comme une tache de naissance et nous suit dans chacune de nos vies.

–         Quelle révélation! C’est pour ça que tu ne fais toujours pas tes nuits, Sigmund?

T’as remarqué comme les gens qui n’ont pas de tache de naissance s’en cherchent une à tout prix? C’est notre fil d’Ariane, la preuve physique d’une ancienne vie.

–         Ils sont tous compliqués comme toi les humains?

C’est rassurant au fond de savoir que notre enfance veille en nous et sur nous à travers chacune de nos vies. Ou pas. Ça dépend.

–         Et quand est-ce que tu sais qu’il est temps de changer de vie, p’tite tache?

Quand t’en as assez de marcher avec un caillou dans le soulier.

–         Ah non, si tu me sors une autre théorie je t’envoie les travailleurs de la construction avec marteau-piqueur et temps supplémentaire.

Du calme vermine. Je t’explique.

–         On se fait un petit Scrabble mental à la place?

Tu marches, t’as un caillou dans le soulier. Tu le sais, tu le sens mais il ne t’empêche pas nécessairement d’avancer. Il est un peu dérangeant mais pas au point d’arrêter, enlever le soulier, trouver le caillou, faire attendre le groupe ou prendre du retard. Toutes ces préoccupations te font tolérer le caillou quelques temps. Chacun a son niveau de tolérance, remarque.

–         Youppi, c’est l’heure du conte avec la folle aux cailloux! Non mais tu conclus avant que je ne t’envoie la cloueuse pneumatique?

Il est temps de changer de vie quand le caillou dans le soulier te dérange tellement que tu te fous bien d’avoir à arrêter un instant, que le groupe attende ou pas. Ce caillou devient soudainement une priorité, un rocher à gravir derrière lequel tu imagines des balades apaisantes avec les fidèles qui auront bien voulu t’attendre. Jusqu’au prochain caillou.

–         Mais c’est ridicule ton truc. Alors tu passes ta vie à enlever des cailloux dans tes souliers?

Quelque chose comme ça, oui. Une succession de cailloux à grosseurs variables. Mais si tu savais comme on avance bien entre chaque caillou. Il n’y a rien comme d’avoir mal aux pieds un temps pour apprécier la caresse du bitume chaud et vierge.

–         Non mais t’arrives vraiment à avoir des amis toi?

Tu sais ce que je souhaite?

–         Une greffe de neurones.

Arriver au bout de mon chemin débarrassée de tous mes cailloux. Vieillir et alléger mon pas à chaque nouvelle vie.

–         Vieillir, c’est réussi. Pour ce qui est du pas léger, il te reste encore quelques cailloux à broyer.

La vie change Guy, c’est fou.

–         Je sais tu l’as déjà dit.

Oui, la vie change p’tit rat. Et c’est tant mieux.

***

 « Elle croit que tout change et seule elle a changé. » Bernard-Joseph Saurin – Épître sur la vieillesse.
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13 réflexions sur “Un caillou dans le soulier

  1. Si la Vie prend un malin plaisir à placer de petits cailloux dans nos souliers, elle offre aussi la Créativité, semelle molle qui absorbe les aspérités du caillou, l’Humour, ce bas épais qui protège la plante du pied des reliefs acérés du caillou, l’Amitié, qui corne la peau et l’insensibilise aux rugueuses frictions du caillou, et le Rêve, qui… oui bon, le caillou, mais aussi les gros nuages mousseux et chauds de confort.

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  2. Chère insomniaque,

    Ton mammouth s’est fossilisé et s’est transformé en cailloux sur ton chemin ?
    Le rongeur de ton esprit t’empêche encore de retrouver les bras de Morphée.

    Je n’accroche pas à ton explication des vies successives et d’un accomplissement ou chaque vie dans sa vie semble être une étape ou on doit faire un choix et sacrifier quelque chose pour continuer. Ça ressemble trop à un dogme ou approche religieuse cette façon d’expliquer les choses et ses choix et pour moi la religion c’est trop primitif pour qu’on s’y dévoue âme et corps sans réflexions.

    Tout le monde sait que seuls les chats ont plusieurs vies, et les chats sont les prédateurs des rongeurs comme Guy…
    Donc un seul chat pourra chasser plusieurs générations de Guy.

    Alors comme moi tu devrais prier et vénérer Cattus Felis, le roi des Félins. CF demande qu’on lui sacrifie un hamster trop bavard à chaque pleine lune.

    Plus sérieusement, je me reconnais dans tes réflexions et questionnements. Je crois que comme plusieurs autres on a attrapé le virus de la lucidité ou de la conscience de vivre. Et une fois qu’on a eu le luxe ou le malheur de saisir cette angoisse et cette conscience de notre condition il est impossible de l’oublier ou l’effacer de notre quotidien. On peut alors essayer de l’exprimer via les arts si on a le talent pour le faire, via un blogue si on a la prose et le manque de sommeil nécessaire, ou finalement via le sarcasme et l’ironie si comme moi on n’a pas encore trouvé sa voix et le talent pour le faire.

    C’est cette angoisse primaire qui devrait normalement tous nous rassembler et rapprocher, mais les systèmes dominants essaient de nous faire croire que l’individualisme et notre bien-être a priorité sur celui de notre communauté. Me, myself and I.

    Sur ce, j’ai pris connaissance de ton blogue par hasard en lisant Cyberpresse et j’aime tes articles, mais je ne veux pas devenir un emmerdeur ou trouble-fête, je suis conscient que mes réponses à tes articles commencent à être plus explicites et que peut-être dans le fond je devrais créer mon propre blogue plutôt que d’emmerder toi et tes lecteurs avec mes réflexions avant que je ne gâche l’atmosphère. Si c’est le cas, je citerai Cohen :  » If it be your will, I will speak no more ».

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    1. Cioran,
      tes commentaires et réflexions sont toujours intéressants et bienvenus.
      Et si tu choisissais de livrer tes pensées dans un blogue, je te lirais avec plaisir.

      Je te souhaite de trouver la voie qui permettra à ta voix de se faire entendre et ainsi apaiser un peu ces angoisses primaires d’insomniaques.

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  3. Bonjour belle de nuit,

    La vie merite d’etre vecue juste pour ces doux moments entre 2 cailloux quoi de mieux que ce sentiment de bien-etre et ce soupir de soulagement lorsque finalement ont decide d’arreter et de retirer ce caillou merdique qui depuis souvent trop de pas nous fait souffrir, quel agreable sentiment de sentir son pied reposer a plat sur cette douce semelle pour ensuite se soulever de nouveau et ne pas sentir cette crainte de reposer le pied sur le sol a nouveau sachant que ce qui nous faisait souffrir est maintenant chose du passe qui traine par terre quelques metres derriere soi.

    regarde droit devant, le caillou est maintenant chose du passe jusqu’au prochain caillou qui lui pourrait etre plus insidieux plus petit et peut etre ne te fera t’il souffrir qu’un pas sur deux mais par contre il pourrait te faire souffrir deux fois plus longtemps.

    Savoure ces moments entre deux cailloux et salut Guy Guy Guy pour moi.

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  4. Bonsoir,
    un poème de Roberto Juarroz In « Quatorzième poésie verticale » qui parle du caillou dans la chaussure :

    « L’impossibilité de vivre
    se glisse en nous au début
    comme un caillou dans la chaussure :
    on le retire et on l’oublie.

    Ensuite arrive une pierre plus grande
    qui n’est plus déjà dans la chaussure :
    le premier ou le dernier malentendu
    se mêle à l’amour ou au doute.

    Viennent après d’autres échecs
    la perte d’un mot,
    la sauvage irruption d’une douleur,
    une mort sur le chemin,

    la chute d’une feuille sur notre solitude,
    la vieillesse qui s’annonce
    comme un soir écorché par la pluie.

    Nous émergeons de tout
    avec un tremblement qui dissout la confiance.
    La lune pâlit,
    nous commençons à nous méfier du soleil. »

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