Le fils du fermier

Minuit tapant.

Un lac. Un quai.

 –          Qu’est-ce qu’on fait ici, poulette ?

 Aaah merde, t’es là toi ?

 –          Moi aussi je suis content de te voir.

 Fais gaffe, la campagne c’est dangereux pour des petits rongeurs comme toi. Il y a plein de prédateurs autour, tiens-toi tranquille mon Guy.

 –          Alors qu’est-ce qu’on fait ici ? C’est tellement plus confortable dans ton lit.

 Laisse-moi. Je regarde le ciel.

 –          Conneries de poètes.

 Chuuut. Laisse-moi apprécier le silence.

 –          Mais c’est tout sauf silencieux ici. Tu entends ce bruit ?

 Ce sont des grenouilles qui coassent, pauvre petit rat des villes.

 –          Des grenouilles ? C’est un râlement ce bruit. C’est sûrement un ogre.

 Sûrement, oui. Un ogre mangeur de hamsters.

 –          Bouffonne tant que tu voudras, mais même maigrichonne tu es plus appétissante qu’un petit rongeur pour un amateur de chair fraîche.

  J’étais bien là, avant que tu n’arrives.

 –          Et ce bruissement dans le talus ? Tu ne penses pas qu’il peut y avoir un maniaque dans le coin ?

 Les maniaques ne se rendent pas jusqu’ici.

 –          C’est ce que tu penses. Il n’y a rien de pire que la campagne éloignée pour former des cinglés. En plus, ils ont accès à tout plein d’outils agricoles. Aïe, tu imagines le maniaque à la déchaumeuse ?

 J’ai déjà suivi des cours d’auto-défense. Je n’ai qu’à lui crever les yeux avec mes clés d’auto.

 –         Et tu les apportes souvent avec toi sur le quai, tes clés d’auto ?

 

 –          Tu n’as aucune chance. Avec cette noirceur, il va d’abord t’éblouir de sa lampe torchère pour ensuite te catapulter à l’eau avant que tu n’aies le temps de penser à ta prise du poulet en crapaudière.

Arrête. S’il y a un endroit au monde où je n’ai pas peur, c’est bien à la campagne.

–          Quoi ? Mais il n’y a rien de pire que ces gens qui vivent isolés du reste de la civilisation et qui deviennent psychopathes à force de côtoyer les bêtes et de s’accoupler entre eux. Nous sommes au royaume des fous, ici. Tu ne sais jamais quand un fils de fermier peut surgir d’un buisson et t’empaler avec ses huit doigts pour t’offrir en pâture aux cochons.

Peut-être est-il bon à marier, ce fils de fermier. Et huit doigts tu sais, tant qu’ils sont fonctionnels.

–          Ne fais pas trop la coquette sur ta couverture moelleuse, étendue sur le quai comme dans un clip de Roch Voisine. Le danger est partout. Allez, on rentre.

Non. Je prends un bol d’air frais en comptant les étoiles. C’est magnifique Guy, laisse-moi tranquille pour une fois.

–          Tu es insouciante. Et les asticots qui peuvent sortir d’entre les craques du quai et pondre leurs œufs dans tes oreilles, tu y as pensé ? Même chose pour les araignées du soir et les perce-oreilles qui tenteront sans relâche d’atteindre les chaudes muqueuses de ta bouche ou ailleurs, j’ose à peine y penser.

Eurk. Des perce-oreilles ? Ici ?

–          Et des couleuvres, des mulots, des ratons laveurs, des ours, des loups. Et le bois n’étant pas loin, je ne serais pas surpris de voir des orignaux en rut venir s’abreuver au lac la nuit.

C’est quoi ce bruit ?

–          Ah je savais bien qu’un maniaque rôdait dans le coin.

Ça venait du milieu du lac. Je pense même que l’eau a bougé un peu.

–          C’est le monstre du marais !

Attends,  c’est peut-être juste un poisson.

–          C’est la nuit, tout le monde dort même les Crapets !

Guy, je viens encore d’entendre un drôle de clapotis.

–          C’est l’ogre du marécage qui sort à minuit! Vite ! Il peut t’étrangler avec une quenouille !

Mais, mais…

–          Minuit, l’heure du crime! Vite avant que le maniaque à la pagaie ne surgisse des profondeurs et ne t’écrabouille les os avant de te bouffer en hors-d’œuvre avec sa soupe aux têtards.

Oh mais tu me fous une de ces trouilles le rongeur, je décampe !

–          Coure plus vite, il est derrière toi ! Il va t’attraper par les cheveux !

Aaaaaaaah, viite le chalet !

–          Voilà. Enfin. Tu es en sécurité ici ma barbotte.

Ouf on l’a échappée belle, hein Guy ? Plein de maniaques ici, je ne sais pas comment j’ai pu croire que j’arriverais à relaxer sur le quai à minuit.

–          Allez dodo maintenant. Bien, bien. Tu vois comme on est mieux dans un grand lit douillet ?

Mwoui.

–          Tu as pensé à verrouiller les portes ?

Évidemment.

–          Les fenêtres ? Toutes les fenêtres ?

Vérifié deux fois plutôt qu’une.

–          Et la trappe du puits de lumière ?

Merde, la trappe.

–          Miséricorde ! Le fils du fermier arrivera à entrer dans le chalet en moins d’une minute à travers cette trappe.

Le fils du fermier. Tu penses ?

–          Clairement. Il va débarquer ici avec tous ses instruments agraires.

Hmmm. Tu sais quoi ? Qu’il vienne, je l’attends.

–          Pa-re-don ?

Je lui offre un verre de rouge, je lui demande de me débarrasser du maniaque à la quenouille en échange de quoi je lui donne de beaux enfants à 9 doigts qui chasseront les hamsters.

–          Mais tu es folle ou quoi ?

Faut accueillir le changement, Guy. C’est le premier pas vers soi.

–           Accueillir le changement, ehmisère. Ça sort d’où, ça ?

C’était écrit dans le ciel.

*****

« Face au monde qui change, il vaut mieux penser le changement que changer le pansement. »
Francis Blanche
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