Les genoux en moins, disons

La nuit tous les chats sont gris mais les idées sont claires.

Mes frousses s’évaporent dans le silence nocturne et la noirceur ne laisse souvent poindre que l’essentielle lueur de la vérité.

Je n’entretiens pas des tonnes de certitudes sur l’aventure de la vie. Je carbure davantage au doute qu’aux convictions.

Pourtant.

Arrivent des moments où il faut savoir. Savoir freiner le flux de réflexions et asseoir sa pensée sur du solide. Un credo, un peu de viande dans un bar à salade.

A moins qu’un fichu hamster ne se fasse le vecteur de toutes mes interrogations.

1h24 en pleine froidure de février.

 –          Eh princesse, c’est quoi le sentiment amoureux?

Guy j’allais m’endormir.

–          Oublie ça. Alors cette histoire de sentiment amoureux dont tu parles sans arrêt, qu’est-ce que c’est?

Je ne suis pas thérapeute conjugal. Je n’en sais rien.

–          Tu dois quand même avoir une petite idée, non?  

Deux individus se regardent, un sentiment amoureux naît, puis vient le mariage, puis les enfants, puis la retraite et l’infarctus. Voilà. Je peux dormir maintenant?

–          Cynique. Et pourquoi le mariage?

Parce que c’est la journée qui symbolise la célébration d’un sentiment amoureux partagé.

–          Et le lendemain, il est toujours digne d’être célébré ce sentiment amoureux?

Oui bien sûr, le lendemain aussi. Seulement, tu sors de ta bulle et tu sautes à pieds joints dans le redoutable quotidien.

–          Et puis?

Disons que le quotidien n’est pas nécessairement un terreau dans lequel le sentiment amoureux fleurit facilement. L’eau et le soleil dont il a besoin pour croître viennent parfois à manquer quand c’est le jour des ordures ou du recyclage.

–          Wow. De la botanique pour illustrer la défaillance sentimentale. Elle est vraiment impressionnante cette fille.

Ce n’est pas simple, ce sentiment est tout sauf noir ou blanc, tu comprends?

–          Non, rien du tout. Mais laisse tomber, ça ne m’intéresse pas tant que ça. On chante? Y’a de l’amour dans l’aaair, ce soir…

Il y a des gens qui croient presque fanatiquement que soit on aime, soit on n’aime pas. Qu’il n’existe aucun état entre les deux.

–          Ça me semble d’une logique implacable. On appelle ça des esprits pragmatiques et tu devrais les écouter davantage.

Non, on appelle ça des types qui auraient dû faire médecine parce qu’ils ont le complexe de Dieu solidement ancré. Je trouve qu’il y a un manque de nuances dans tout ça. Peut-être que le sentiment amoureux revêt plusieurs formes, un peu comme les divinités hindoues ? L’apparence évolue mais l’essence demeure. Qu’en penses-tu ?

–          J’en pense que tu babilles pour te convaincre toi-même. La question me paraissait pourtant simple.

Tu ne peux pas comprendre, tu n’es qu’un petit hamster.

–          C’est moi qui ne comprends pas ? Oh trop forts tes mécanismes de défense, caporal. Tu n’as jamais pensé à joindre la milice patriotique de la mauvaise foi ?

Au début quand tu rencontres quelqu’un qui te plaît, ce sont tes genoux qui plient, qui flanchent quand il te regarde, t’embrasse. Le sentiment amoureux s’avère très physique, très épidermique à ce stade.

–          De grâce, pas de détails!

Ensuite il progresse et se manifeste autrement. Il est toujours là, mais les genoux en moins, disons.

–          Autant dire qu’il agonise.

Tu penses que si les genoux arrêtent de plier c’est un signal d’alarme ?

–          Non mais est-ce que j’ai l’air d’un physiatre, moi ? Tu es vraiment mal prise ma poulette pour t’en remettre aux conseils de ton hamster lubrique en matière de sentiment amoureux.

Je ne suis pas mal prise, je réfléchis c’est tout. C’est très sain la réflexion tu sauras.

–          Bien sûr. Tu en parleras aux sœurs cloîtrées du Carmel des Sacrés Cœurs. Elles passent leurs vies à réfléchir. De grands modèles d’épanouissement personnel et d’équilibre.

Est-il vraiment réaliste d’espérer que le sentiment amoureux perdure et résiste aux affres du quotidien ? Une vie entière ?

–          Souffrance, je t’ai dit de laisser tomber, tu m’ennuies avec tes non-réponses. Allez, on se fait un petit Scrabble mental là, tout de suite. Je te donne un U, un E, deux T, un K et un O. Tu me fais quoi avec ça?

Je te fais EKOUTT. Comme dans Écoute-moi vilaine bestiole pendant que je m’exprime sur des sujets importants.

–          Tu ne t’exprimes pas, tu cherches.

Je cherche des réponses en exprimant mes doutes.

–          Mais tu ne te poses pas les bonnes questions, Carmélite. Ce n’est pas ta tête qui détient la réponse, foi de hamster vicieux.

Ah bon, alors elle se trouve où cette réponse ?

–          Sous ta culotte.

Guy! Tu es vulgaire, arrête.

–          Très bien. Continue à fouiller dans ton petit crâne ce que tous les animaux savent automatiquement en se reniflant le cul.

Les humains ne réfléchissent pas comme les bêtes, pauvre espèce primitive.

–          On appelle ça l’instinct, pauvre espèce surdocumentée.

Peut-être que le sentiment amoureux lègue sa place au confort ?

–          Excitant.

Eh bien voilà. Et si c’était ça le problème aujourd’hui avec tous ces couples qui s’effondrent ?

–          Trop de confort?

Non. Pas assez d’appréciation du confort, comme s’il s’avérait fatalement soporifique. Mais c’est agréable le confort. Tout le monde en recherche, au fond.

–          Si tu le dis. Ok maintenant je te donne un Q, un V,

Je n’en veux pas de ton Q!  Je veux élucider le mystère du sentiment amoureux.

–          L’instinct, je te dis. Maintenant arrête de ruminer et joue.

En réalité, il ne fait probablement que muter ce sentiment.

–          Ouache une mutation sentimentale. Ça donne quoi? Une grosse bestiole verte et poilue qui ne plie plus les genoux. Assez verbillé, joue!

C’est ce que disent les couples qui durent. « Le sentiment s’est transformé en quelque chose de plus solide, de plus grand, de plus simple, de plus vivable que la passion des débuts ». Tu devrais les entendre.

–          Je pensais qu’on se fichait des autres ? Qu’on vivait sa vie comme bon nous semble et hop la galère ?

Ouais c’est vrai on s’en fiche. A chacun son truc.

–          C’est ça, alors maintenant tu la boucles et tu joues.

Nan. Je dois dormir. Demain matin j’ai mon cours de gymnastique.

–          Tu continues encore ta fichue gymnastique ? Pathétique. Tu ne sais pas que le rêve olympique des barres parallèles en justaucorps brillant ne sera jamais, mais jamais à ta portée ?

Je sais. Je ne le fais plus pour ça.

–          Pourquoi alors ?

Pour conserver ma souplesse, la mobilité dans mes articulations.

–          Ah je vois, surtout les rotules?

Ouais, surtout les rotules. On ne sait jamais quand ça va plier.

–          C’est beau de rêver.

C’est ce que je pense aussi.

–          Eh bien on s’entend là-dessus petite folle. Allez je te laisse dormir, tu le mérites bien pour une fois.

 ******

« L’amour c’est comme le potage. Les premières cuillerées sont trop chaudes, les dernières trop froides. »
Jeanne Moreau
 
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