Instants d’éternité

2h40 du matin.

Voilà plus d’une heure que Guy s’égosille et m’entraîne dans un récital a capella des grands succès de Michel Fugain. Tous, nous les chantons tous comme si on devait mourir demain.

–          Chante la vie chante…

Comme si tu devais mourir demain…

–          Comme si plus rien n’avait d’importance, chante oui chante…

–          Allez ! Mais n’oublie pas chante…

Guy j’ai peur.

–          Aime la vie aime…

Guy.

–          Oh la la, mais qu’est-ce qui se passe encore dans ton caillou ? De quoi as-tu peur?

De mourir demain.

–          Quoi ?

De mourir. Demain, ce soir, dans vingt ans cent ans même. Ça me fait très peur.

–          Ce sont toujours les meilleurs qui partent jeunes. Aucun souci pour toi.

Nul ne connaît sa date de péremption et la mienne m’angoisse.

–          Mais c’est une très bonne idée d’angoisser jusqu’à son heure fatale. Ainsi quand le type avec la grosse faux se présentera, tu auras raison de regretter la perte de temps qu’aura été ta vie.

Tu penses que c’est vrai ces histoires de tunnel avec une lumière blanche au bout ?

–          Autant qu’une vraie blonde aux sourcils noirs.

Et tous les témoignages de survivants sur l’expérience extra-corporelle, ça veut peut-être dire quelque chose non ?

–          Ça veut dire qu’il y a quelqu’un qui te prend pour une cruche, pour ne pas dire une urne et qui a un bouquin à te vendre.

J’envie les gens sereins face à la mort. Parce que moi je n’ai qu’une envie c’est de m’accrocher à la vie, même laide, même triste et ne jamais mourir. Être une elfe, tiens. Tu penses qu’on pourrait me congeler si je développe une maladie incurable ?

–          Assure-toi de mourir avec une petite laine.

Je suis sérieuse Guy.

–           Tu sais que la mort peut être perçue comme la plus grande amie de l’âme ?

Oui oui. Bravo Socrate. C’est facile d’envisager la mort comme une libération quand on est condamné à boire du poison.

–          Chère petite chenille sans dévotion, c’est parce que ton âme est creuse que tu crains tant la tombée du rideau.

Non, c’est parce que j’aime la vie et je ne veux pas qu’elle s’arrête.

–          Si tu imprégnais ton existence d’un peu plus de spiritualité, tu ne craindrais pas tant son achèvement. Pauvre pauvre impie que tu es.

Oh ! Ça  suffit la dialectique de la foi. Oui le corps n’est qu’une parure extérieure qui empêche notre âme de vivre selon sa propre nature éternelle. Oui elle y est enfermée comme dans une prison de chair d’où seule la mort saura l’en délivrer. Bla-bla-bla-et-voilà-pourquoi-votre-fille-est-muette. Et non je ne veux quand même pas mourir.

–          Je vois que tu as relu tes bouquins de philo. C’est très bien ma poule. Mais tu as oublié de mentionner que quiconque craint la mort prouve son statut d’esclave au monde visible, matériel, au corps. Ça ressemble à quelqu’un que tu connais ? Allez Narcisse, libère-toi, délie tes chaînes. Accepte la mort comme une étape de la vie.

Jamais. Plutôt être vieille et folle éternellement.

–          Tu devrais te convertir au bouddhisme. Un peu de méditation ne saurait faire de tort à une vieille folle.

Le bouddhisme ? Pfff… à part Richard Gere, quel intérêt?

–          L’intérêt petite tête, se trouve dans l’atteinte d’une vie dépouillée d’orgueil. Tu comprends ça ? Tu comprends que si tu ne crois en rien d’autre qu’en tes propres tourments physiques c’est l’agonie, la mort de l’âme avant même celle du corps ?

Et la mort du hamster, elle arrive quand ?

–          Que ton âme si tu la nourris elle vivra éternellement ? Tu comprends cruchonne ?

Je n’y crois pas et je veux dormir. Je ne t’écoute plus.

–          Tu prends soin de ton corps, de ton cœur et tu emplis ta tête de théories saugrenues. Et ton âme fillette ? Elle s’accroche à quoi pour survivre au temps qui passe ? Aux nouvelles tendances mode de l’automne ?

On se calme le museau, raton d’égout ! Il n’y a pas que la religion qui nourrit l’âme, tu sauras. Il y a aussi l’art.

–          Il y a un manque de spiritualité dans ta vie et tu le sais, princesse.

Je sais surtout que le théâtre, la musique, la lecture, toutes ces activités et bien d’autres me procurent des moments de béatitude qui doivent très certainement frôler la jouissance du moine méditatif qui accède à des états chimériques de conscience sur son tapis de piété.

–          C’est ça, essaie de te convaincre.

C’est vrai ! Plutôt que de préparer mon âme à la vie éternelle, je préfère cultiver les instants d’éternité, ceux dont j’ai conscience.

–          Ah non, tu ne vas pas me servir l’argument des poètes sur la petite mort chaque fois que ton corps de poulet frétille de plaisir tout de même ?

Entre autres, oui. Je parle de tous ces instants où l’on désire que l’expérience vécue ne prenne jamais fin. Ces instants dont on se souvient avec une précision d’horloger. L’état de recueillement heureux qui s’y rattache peut nous habiter très longtemps mais surtout, il peut renaître en nous dès qu’on y repense. Même une odeur peut nous revenir, un parfum. Un son, un toucher, une saveur. Ils peuvent tous être éternels et nous transporter dans un état de grâce. Voilà. Telle est ma religion. Le culte des instants d’éternité.

–          Ennuyant ton homélie, comme d’habitude. Allez, on chante ?

Oui on chante. Ça aussi c’est éternel, une belle chanson.

–          « Ma femme est folle » de Gérard Depardieu, tu connais ?

Arrête.

–          « Crazy » de Patsy Cline alors ?

Tu te trouves vraiment drôle, hein ?

–          Oui vraiment. Bon, on y va pour « La mort douce » de France Gall ?

Je ne chante plus, tu m’énerves trop.

–          Allez ma biche c’est parti, je sais très bien ce que tu veux.

« Et pour aimer, comme l’on doit aimer…

Quand on aime vraiment…

–          Même en cent ans, je n’aurai pas le temps…

Pas le temps ».

(Soupir)

–          Quand même, faudrait penser à te trouver une activité religieuse.

L’exorcisme, ça irait ?

–          (Gulp). Chante la vie chante !

***

« Je n’ai pas peur de mourir, simplement je ne veux pas être là quand ça se passera ! » ~ Woody Allen
(« Chante la vie chante » et « Je n’aurai pas le temps » de Michel Fugain).
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7 réflexions sur “Instants d’éternité

  1. Je te lis et je pense à ce pauvre Faust à l’adaptation du mythe dans « La beauté du Diable », on va pas attendre la grande faucheuse et encore moins le cornu, pour vivre et aimer. Et d’ailleurs pourquoi pas se poser un instant et regarder derrière nous et se dire que si on avait fait tel choix, ou alors si on ne l’avait pas fait… Tout recommencer avant le tunnel. J’ai écouter cette nuit un drôle de cafard (Non ! je ne parle pas de toi Guy) il me réprimandait sévère ! Me reprochait de rester dans une bulle d’ombre alors que j’aime la lumière, et il faut bien l’avouer, il a raison le coquin ! Cette nuit j’ai posé une chape de plomb sur mes archives, comme je l’avais déjà fait dans le passé. Et ce matin il fait jour, grand jour.

    « Ma rage d’aimer donne sur la mort comme une fenêtre sur la cour »
    « La maman et la putain » de Jean Eustache

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  2. À chacun son Guy!
    La seule certitude, en venant dans ce monde, est celle qu’un jour nous allons mourir!
    En attendant…Party on bang a gong! Ça , c’est notre mojo!!!! The hell with our own spirituality, why not enjoy summer 2010!

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