Le marathonien érythréen

Certains soirs, Guy se fait philosophe.

Et si je mourrais demain, quelle trace aurais-je laissé dans mon sillon? Et chaque vie humaine se vaut-elle vraiment? Et la raison éteint-elle toujours la passion?

C’est à me fendre la cervelle.

Mais quand il me parle d’amour, alors là, Guy je l’écouterais toute la nuit.

A vrai dire, c’est ce que je fais.

Minuit cinquante-deux.

–         Tu sais ma poule, je ne vois pas ce que tu leur trouves aux mecs. J’ai déjà squatté des cerveaux d’hommes dans mes débuts et je peux te confirmer qu’il n’y a rien qui se passe là-dedans. Sauf lorsqu’un objet rond est détecté au radar. Poitrines, popotins, hamburgers ou ballons de foot, hop! Les circuits s’allument. Sinon, c’est l’électroencéphalogramme plat.

Tu n’y connais rien. Il y a plein de beaux garçons cultivés, intrigants. Et ils ne pensent pas tous à « ça », tu sauras.

–          Euh…oui ils y pensent tous.

Pas tout le temps.

–          Oui tout le temps.

Non. J’en connais qui peuvent discuter des heures sur l’art, la musique, la politique avec passion et engouement.

–          Le tout dans l’unique but ultime et non-avoué de défoncer leur interlocutrice après leur tirade qu’ils espèrent aphrodisiaque.

Tu ne comprends rien aux hommes, Guy.

–          Ah elle est bonne celle-là! Mon espèce était sur la planète avant la tienne, belle dinde! Ils sont tous binaires et libidineux, crois-moi.

Oh que non! Ils sont beaux, forts, intelligents et drôles, doux et solides à la fois, romantiques et belliqueux, passionnés et engagés.

–          Je vais être malade. Apportez-moi un sceau, je vais être malade.

Il n’y a qu’un homme qui puisse me border le soir, passer ses doigts dans mes cheveux et me réchauffer la nuit.Tu ne comprends rien aux choses du cœur Guy. As-tu déjà vu l’amour dans les yeux de ta femelle ? Ça se voit l’amour, je te jure que ça se voit.

–          Bien sûr l’illuminée. Ça se voit et ça se paie aussi. Quelques beaux dollars et je trouve une biche pour me faire des yeux de ratonne en rut et tout ce que je désire par la suite.

Tu es grossier. Je parle d’amour, des hommes et de leur pouvoir d’attraction sur le cœur sensible des femmes.

–          Et moi je te dis que les hommes usent de ce pouvoir pour vous enfirouaper toutes.

Pas tous. Et pas toutes.

–          Bon bon bon, tu veux qu’on fasse venir ton Prince Charmant ? Tu as envie de le voir ce soir ?

Mwooui.

–          Ok pour la toquée toujours aussi affriolante dans son t-shirt du Carnaval de Québec et ses bas aux genoux, voici monsieur fantasme du mardi. On l’appelle comment ce soir?

Humm… allons-y pour Jérôme ce soir.

–          Très bien, Jérôme. Et il fait quoi notre Jéjé comme boulot?

Peu importe, l’important c’est qu’il sache bien dessiner et qu’il connaisse la musique.

–          Bicoze ?

Pour qu’il me peigne des toiles et me compose des chansons. 

–          Un sans-emploi fixe, sans avenir, pigiste en n’importe quoi et au talent gaspillé.

Et non-fumeur.

–          Un écolo.

Non! Surtout pas. Un rebelle mais pas trop. Intense mais juste dans l’amour, pas dans la colère. Et habile aux fourneaux sans être un intégriste du barbecue. Tu vois le genre?

–          Eh misère. Bon. Voici Jérôme.

Je t’écoute.

–          C’est parti. Vos regards se sont croisés dans une librairie et tout de suite, tu as su. Et tout de suite, il a bandé.

GUYYY! Pas comme ça!

–          Ok ok, on ne peut même plus s’amuser un peu, Nom d’une ratte! Je recommence. Vos regards se sont croisés dans une librairie alors que tu bouquinais candidement. Tout de suite, il a su. Et toi aussi. Tes genoux ont flanché mais tu n’as rien laissé paraître. Tu as pris un bouquin et poursuivi ta lecture, ne te doutant point que tu tenais entre tes mains tremblantes un livre sur la sexualité pour les nuls.

GUY!

–          Quoi? C’est touchant, c’est naïf. Il a adoré ça, Jérôme, il a tout de suite vu que tu étais décontenancée. Il a trouvé ça tellement mignon, tellement femme-enfant.

C’est vrai ?

–          Mais oui, il adore cette maladresse qui te caractérise quant tu es éprise. Il avait envie de te prendre dans ses bras, là, sans pudeur et sans réserve, devant la section des romans étrangers, Garcia-Marquez plus précisément. Ton préféré.

M’enlacer de ses grands bras ?

–          Grands tu dis ? Géants!

Oui mais pas trop quand même. On le veut bien proportionné.

–          La perfection. De grands bras, fermes et amples, juste assez développés pour t’enlacer complètement, tendrement te ligoter à son corps pour que parfaitement tu t’y fusionnes.

Ouiii.

–          Puis sans un mot, juste avec les yeux il te dit tout son amour. Tout y est dans ce regard de braise. Même que c’est trop pour toi, ton hypersensibilité ne te permet pas de souffrir tant de passion en ces brûlantes prunelles, alors…

Alors quoi ?

–          Alors tu défaillis devant cette appétence trop vive qui émane de ses pupilles dilatées par le désir.

Je défaillis ? Dans le sens de perdre connaissance ?

–          Non, défaillir dans le sens de faire un tour de moto. Oh t’en connais beaucoup d’autres définitions de ce mot ?

Mais là je ne suis pas trop certaine de vouloir défaillir, Guy.  Trouve autre chose.

–          Hey Mussolini en chemise de nuit!  C’est moi qui suis aux commandes alors continue de frotter tes draps et écoute. Tu penses défaillir. Tu chancelles. Mais il te soutient, Oh qu’il te soutient. Et ce faisant il enfonce un peu ses doigts en tes chairs et ce faisant, tu glisses légèrement entre ses jambes.

Oooh. Ses grandes et fortes jambes ?

–          Grandes tu dis ? Des jambes de marathonien érythréen. Musclées sans être grosses. Tu vois le genre ?

Oh que oui, je vois je vois.

–          Alors voilà. Tu glisses légèrement entre ses jambes, juste assez pour y déceler dans la fourche la présence de quelque chose qui te veut du bien.

Oh Guy, tu te surpasses.

–          Évidemment il te retient, te ramène vers lui mais non sans t’avoir laisser comprendre par des effleurements calculés que le paradis n’est jamais bien loin, pour peu que l’on sache baisser les yeux…

 Guy, double ration de cervelle pour toi demain soir, promis. Nuit blanche s’il le faut. T’es trop fort! Ensuite?

 –          Ensuite ? Eh bien ensuite il y a sa femme qui entre, une grande suédoise aux jambes d’autoroute flanquée de ses trois magnifiques mômes et voilà notre marathonien au membre prometteur qui te laisse tomber comme on remet une revue à potins sur son présentoir quand quelqu’un s’approche. Rapidement et avec un air surpris, comme si on s’était trompé de magazine.

Guy! Ne me fais pas ça Guy!

–          Et te voilà au plancher, ruisselante avec ton livre sur la sexualité pour les nuls tombé entre tes jambes, à cet endroit précis où tu sens ton pouls exécuter un solo de batterie digne des bonnes années de Phil Collins. Et là tu le vois.

Il revient ?

–          Non pas lui.

Mon mari ?

–          Pire encore.

QUI ?

–          Ton père.

AAAH tu vas me rendre folle!

–          Faudrait surtout pas, tu as une réunion dans 5 heures.

Sale vermine, je t’aurai.

–          C’est ça c’est ça. Allez, bonne nuit mémé et salutations à Jéjé.

À coups de barbituriques s’il le faut mais j’aurai ta peau!

–          Les mouchoirs sont sur la table de chevet.

 …
 
***
«Qui ne comprend pas un regard,
Ne comprendra pas mieux une explication. »
Proverbe arabe
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