Precious pain

23h40

« Everybody’s got a hunger
No matter where they are
Everybody clings to their own fear
Everybody hides some scar”

 –          Encore cette chanson déprimante ?

 Je l’ai en tête depuis des jours. C’est très beau. Precious pain.

 –          Douleur précieuse ?

Oui quelque chose comme ça. C’est moins beau quand tu le dis.

 –          Que peut-il bien y avoir de précieux dans la douleur ?

 Je ne sais pas trop. Mais je pense qu’elle est souvent nécessaire, qu’il ne faut pas la craindre ou la fuir.

 –          Dis donc, ça va ?

Ça va. Et tous ceux à qui je pose cette question me répondent invariablement la même chose. Ça va.

 –          Et puis ?

Et puis c’est improbable. Les gens ne peuvent pas tous bien aller.

 –          Les gens n’ont pas envie de causer fêlure de toiture avec toi.

On cherche à éviter la souffrance, c’est ce que je constate. Ou alors on s’y complait.

 –          On s’en fout un peu de ce que tu constates, princesse.

Pourtant il faudrait l’accueillir quand elle se présente, non ?

 –   « Chers frères, accueillons maintenant la douleur, elle se présente en nos seins meurtris ».

Quoi, c’est vrai. Les moments de souffrance sont le terreau dans lequel un bonheur plus sain, plus vrai peut fleurir s’il est bien entretenu. Enfin, je pense…

 –          Entretenir la souffrance ? N’importe quoi.

Pas tant l’entretenir que la vivre à fond. Pour défricher complètement le sol, en arracher toutes les sources d’affliction. 

 –          Le jardinage de l’âme. Et quoi encore ?

Exactement, le jardinage de l’âme. Éclaircir, semer, cultiver, entretenir, fertiliser et récolter.

 –          J’ai comme une soudaine envie de bouffer des carottes, là.

 Le défi est de savoir quand se détacher de la douleur. Quand c’est assez.

 –          Tu délires ma petite horticultrice de pavés.

Il y a un certain confort dans la souffrance. Comme les chaînes auxquelles le condamné s’habitue. Sangles qui nous empêchent d’avancer mais qui nous rassurent en même temps quant à notre identité de plaintif. Qui nous ligotent à une douleur connue, familière. Alors il faut savoir quand c’est assez. Comme toi et moi, Guy.  Tu me causes beaucoup plus de tort que de bien et pourtant tu es toujours là. Présence nuisible mais rassurante dans mes nuits.

 –          Je vais te le dire moi quand c’est assez. Quand tu commences à dérailler la nuit en trompetant que la douleur est nécessaire, il est grand temps que tu te mettes à expérimenter de la vraie douleur, fi-fille.

 Et c’est quoi au juste, la vraie douleur Guy ?

 –          Celle qui ne se surmonte pas. Même en défrichant ton âme de tes mains nues, mon fakir. Tu me fais rire avec ton jardinage de l’âme. Non mais faut-il ne jamais avoir connu de malheurs pour claironner de telles sottises.

 La souffrance humaine est partout Guy. Pas juste dans l’insurmontable.

 –          Va raconter ça aux orphelins de guerre.

Et cette vague douleur de l’âme, aussi risible soit-elle à tes yeux de hamster, elle se transformera en une petite vie d’horreur si on l’ignore.

 –          C’est fini les pensées de l’almanach du peuple ?

Si facile de faire de mauvais choix pour se protéger d’une souffrance inconnue.

 –          T’as lu le journal aujourd’hui ? Un autre attentat terroriste. On arrête de voyager ma poule.

Ou s’enliser dans une émotion malsaine qui nous maintient captifs mais rassurés.

 –          Oh mais tu le cesses ce jacassement d’enfant gâtée ? Tu devrais prendre exemple sur ta voisine. C’est une femme heureuse qui ne se pose pas mille questions et qui jouit d’un bonheur immense.

Traverser sa vie sans se poser de questions ? Je n’y crois pas. Impossible qu’elle n’ait jamais eu de mur de feu à traverser.

 –          Mur de feu ?

Les épreuves, les choix difficiles à faire, ce sont des murs de feu. Ils sont là, on n’y peut rien. Si on les ignore, on étouffe sous la chaleur, sans trop s’en rendre compte mais on étouffe.  Alors faut les traverser, tu comprends ? Pas le choix, c’est comme ça. 

 –          Ouf. C’est l’heure des sédatifs docteur, elle recommence à parler comme une secte.

On a tous un mur de feu à traverser un jour ou l’autre. C’est signe qu’on avance, qu’on ne reste pas dans l’immobilisme existentiel.

 –          Appelez les pompiers, ça sent la cinglée rôtie ici!

 Oui c’est ça, accueillir la souffrance pendant un certain temps. C’est dans la résistance que se développent les séquelles, pas dans l’adaptation.

 –          Dis donc Socrate, t’as pensé aller chercher le costume pour le spectacle de ta fille ? C’est demain matin. 

 Merde, le costume.

 –          Bravo. La pauvre va pleurer toutes les larmes de son petit corps non costumé.

 Meeerde.

 –          Faudra lui apprendre à accueillir la douleur, hein ?

C’est juste une chanson. Maintenant laisse-moi dormir.

***
« Precious pain
Empty and cold but it keeps me alive
I gave it my soul so that I could survive
Keeping me safe in these chains
Precious pain »
 
Écouter Precious pain  (Paroles et musique de Melissa Etheridge)
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7 réflexions sur “Precious pain

  1. « Tu me causes beaucoup plus de tort que de bien » => hé hé, c’est vache ça !
    Félicitations, je découvre votre blog et je m’y plais bien. Moi qui ne suis d’habitude pas fana de poèmes, je me retrouve dans les thèmes que vous évoquez.

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  2. Or as they say in physical training and sports : No Pain, No Gain ! (Can be read as intellectually speaking)
    Not bad for insensitive jocks…. !
    Maintenant, je vais prendre un autre verre de scotch en relisant ton texte 😉

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