Une brise, à peine

Treize heures douze minutes en plein après-midi.

–          Salut poulette.

–          You-hou, poulette?

Hmmm?

–          Qu’est-ce que tu fous là, à poil ?

Guy c’est toi?

–          Non c’est Elvis, je ne suis pas mort.

Guy ? Mais qu’est-ce que tu fais ici ?

–          J’ai constaté que tu étais à l’horizontale alors je me pointe.

Non mais c’est pas vrai !

–          Qu’est-ce que tu fricotes, nue comme un vermisseau prématuré ? Pitié, remets tes vêtements, tu vas faire peur aux enfants.

Je rêve, dites-moi que je rêve. Guy, dégage et que ça saute !

–          Mais…qui est ce type qui te tripote les orteils ?

Va t-en. Immédiatement !

–          Réponds-moi, Cléopâtre. Qui est cet abruti à la queue de cheval ?

Sale vermine. Il s’appelle Marc-Alexandre, c’est un massothérapeute professionnel et sa queue de cheval ne fait que confirmer sa capacité à relaxer et à m’aider à le faire aussi. Maintenant dé-ga-ge. Je suis en plein massage, je ne dois penser à RIEN !

–          Marc-Alexandre ? Whoua, clairement de la génération Passe-Partout. Tu te fais triturer les orteils – oh non, maintenant il est rendu à la cuisse –  tu te fais triturer le jambonneau par un garçon qui a atteint la puberté il y a 10 jours?

Je me fais masser par un professionnel parce que j’en ai grand besoin. Imagine-toi donc que je manque de sommeil. Que je suis tendue et nerveuse.

–          Tu as oublié déplaisante et ébouriffée.

Merci, maintenant j’aimerais relaxer un brin. Tu reviendras cette nuit, ok ?

–          N’es-tu pas gênée d’être nue devant un inconnu ?

C’est un professionnel. Il en voit toute la journée des corps au naturel.

–          Tu pourrais au moins garder ta petite culotte, non ?

J’y ai pensé, mais…

–          Mais quoi ? Il ne va pas te masser les brioches, quand même ?

Bien sûr que non. Mais je ne veux pas sembler prude, tu comprends ? Quand j’ai constaté la queue de cheval j’ai pensé « Oh, lui c’est un vrai. Approche holistique, tisane, technique de respiration abdominale, polarité, détachement corporel, accès à des niveaux de relaxation proche du coma ». Je ne pouvais garder ma culotte.

–          Bicoze ?

Parce que c’eût été un signe de résistance à l’abandon dans le massage. Comme une barrière physique, matérielle, voulant dire « Je relaxe, mais pas trop quand même. Je freine certains flots. »

–          Je vois, les massages t’aident vraiment à ne penser à rien.

De toute façon, il n’y a que les inexpérimentés qui gardent leurs sous-vêtements. Alors que moi, je suis assez éclairée en la matière.

–          Voyez donc ça. Elle laisse tomber la culotte par expérience.

Guy, je suis ici pour me détendre, lâcher prise, pour récupérer le sommeil dont tu me prives. Et j’ai bien l’intention de le faire avec abandon complet, dans le calme, la quiétude et l’apaisement. Alors déguerpis avant que je ne te fasse bouffer ta queue !

–          Euh…dis donc ma tarte tatin?

Ouste !

–          Il te tartine les brioches là, ton jeune chevelu ?

Je sais. Chuut.

–          Non mais il te pétrit sérieusement le croupion, dis donc. Tu le laisses faire ?

C’est son métier. Je te rappelle que c’est un professionnel diplômé.

–          Alors pourquoi es-tu si crispée si tu ne trouves pas ça un peu, disons excentrique, de te faire badigeonner la miche par un jouvenceau en sandales de bois ?

Je ne suis pas crispée.

–          Pardon ?

C’est juste que…

–          Que ?

Laisse faire.

–          Ah je vois. Tu crains les effets de ta salade de lentilles, c’est ça ?

Quelque chose comme ça, oui.

–          T’inquiètes mon gros pétard, il a dû en voir d’autres dans ton genre. En sentir, aussi.

Guy, si tu ne lèves pas les pattes d’ici une minute, je te jure que je me gave d’antihistaminiques ce soir. Avec double ration de vin. Alors tu pourras squatter les hémisphères d’un autre martyr parce que les miens seront hors service.

–          Doux doux, petite chenille poilue. Tu es ici pour relaxer. Mais qu’est-ce qu’il fait, il lève le drap ?

Pour me permettre de me retourner, comme une crêpe molle. Il va maintenant s’affairer à libérer les tensions de ce côté-ci de ma carcasse, à défaut d’avoir réussi de l’autre côté parce que j’ai un putain-de-rongeur dans la tête qui ne m’accorde aucun répit, bordel!

–          Mais ouvre les yeux Vénus. Assure-toi qu’il ne s’en met pas plein la vue.

Va t-en.

–          Ouvre les yeux ! Comment peux-tu savoir qu’il ne profite pas du moment pour se désennuyer un peu ?

Si j’ouvrais les yeux en me retournant, ce serait un signe de non-confiance. Un message clair envoyé à l’effet que je m’assure, justement, de vérifier que son regard ne soit pas indiscret. Ce qui reviendrait à dire que je ne suis pas dans l’abandon du massage. 

–          Mais tu n’es paaas dans l’abandon du massage, pauvre yogi. Tu es dans le stress de ne point laisser s’échapper le moindre vent fessier. D’ailleurs c’était quoi ça ? Ce pouich ? Dégoûtant, tu as largué un pouich en te retournant !

Mais non. Ce n’était qu’une petite brise, à peine. Imperceptible et inodore.

–          Une brise ? Tu veux rire Miss météo ? Ouvre les yeux, juste une craque pour voir si la queue de cheval frétille au vent.

Je garde les yeux fermés et c’est tout à fait normal, naturel et confortable, même si je sens son visage à deux pouces du mien, son haleine de tilleul-chêne, qu’il masse mes joues, mon front, mes mâchoires serrées, même si je me demande si j’ai épilé mon duvet, merde ! Est-ce que je me suis épilée la moustache cette semaine ?

–          Ouvre, tu verras bien si ton puceau est mort de rire.

Quand je pense au prix que me coûte cette séance… Merde-de-zut de-karamazout-de-pouêt-de-shnoutt !

–          Faudrait vraiment que tu apprennes à sacrer un de ces jours. Pas sérieux ces jurons.

Je ne t’écoute plus, je m’apaise, je suis maître de mon corps. Je suis calme, je me laisse bercer par la douce musique.

–          Ça ne te donne pas envie de pipi ces sons de ruisseau qui dégèle ?

J’écoute ma respiration, je vide mon esprit.

–          Je vide ma vessie.

OK Guy. Je capitule. C’est ce que tu veux entendre ? Tu as gagné, tu es le plus fort. Maintenant laisse-moi tranquille cinq minutes, s’il-te-plaît.

–          J’entends la queue de cheval qui lave ses mains au robinet. La séance de pétrissage est terminée, ma brioche aux lentilles. Tu es maintenant tendre à point pour l’enfournement.

Fichue, une heure de massage fichue. C’est à pleurer.

–          Allez, retourne au boulot. Moi je vais me taper un petit roupillon, histoire d’être en forme cette nuit. À plus tard ma brise… euh je veux dire ma biche.

Mort aux rats.

–          Il y a comme une odeur de légumineuses rancies ici…

***
« Le sage est calme et serein. L’homme de peu est toujours accablé de soucis » ~ Confucius

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6 réflexions sur “Une brise, à peine

  1. SOOOO freakin’ funny.
    C’est fou comme il n’y a rien de plus stressant qu’un massage. Il s’agit que ton ventre gargouille et c’est fichu. Il s’agit que ta peau ne soit pas parfaite et tu t’évertues à te convaincre qu’il/elle a certainement vu des trucs dignes des encyclopédies médicale et des revues de dérmatologie.. Tu imagines les soupers de bureaux des massothérapeutes du Québec, alors qu’ils se racontent  »la fois où yen a une qui sentait le pet au lentilles… ha ha ha ha ha… pi elle avait tellement de poil…. ha ha ha ha … ».
    Et tu sors de là a moitié dingue.
    Bon rendu!

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  2. Ca me fait penser à quelqu’un, qui ne veut pas entendre parler de musique relaxante. Elles produisent sur lui l’effet contraire, genre j’ai bu beaucoup beaucoup trop de café et je me retrouve en plus à faire quelquechose de tout à fait inhabituel.

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