High Fidélité

Minuit douze.

Nuit de tempête hivernale où l’on se dit que l’inventeur de la couette en duvet est un bienfaiteur de l’humanité.

–          Eh la chipie au bois dormant, il va bien ton couple?

J’essaie de dormir, Guy. Concept que tu devrais essayer des fois.

 –          Ton couple ? Il va bien ?

Oui il va très bien, merci. Et le tien ?

 –          Ça fait longtemps quand même, que Tendre Époux et toi partagez la même couette, non ? Il me semble que vous êtes mûrs pour une petite mise au point de la décade ? Un genre de plan d’intervention personnalisé à remettre à jour, revoir les objectifs, réorienter les priorités.

Arrête avec ta psychologie de directeur des ressources humaines. Mon couple se porte très bien. Rien à réajuster, rien à modifier, rien à repenser.

–          Je vois. Tu fais l’autruche.

Laisse-moi dormir.

 –          Tu ne penses tout de même pas qu’il est comblé, j’espère ? Qu’après toutes ces années en ta compagnie, il ne soit pas aguiché par un peu de diversité ?

De quoi jacasses-tu encore ?

 –          Il me semble que c’est évident. L’homme est un chasseur dans l’âme, c’est inscrit dans son code génétique depuis que le premier chimpanzé s’est dressé sur deux pattes après avoir vu son meilleur ami lui piquer sa guenon. Il a besoin de variété, de semer ses graines à tout vent. C’est l’instinct mâle de reproduction, faut vraiment que je t’explique çà ?

Je vois que tu es très au courant des dernières tendances en matière de l’évolution des espèces. L’homme moderne n’est plus un chasseur, tu sauras. Ni un pourvoyeur. La génération de Tendre Époux en est une d’hommes assumés dans leur capacité d’engagement, de loyauté et de fidélité. Dans les dents, le rongeur!

 –          Pauvre, pauvre petite fille naïve. Une génération d’hommes fidèles. Bien sur. Et elle s’accompagne d’une nouvelle génération de femmes lucides et aimables, c’est ça ?

C’est ça, maintenant fous-moi la paix!

 –          Comment peux-tu honnêtement prétendre que ta vie de couple va bien alors que tu ne sais même pas si ton mari est tenté d’aller voir ailleurs si les autres filles de sa génération de fidèles portent d’aussi laides culottes que les tiennes ?

Tu m’énerves. Tout va bien, en quelle langue faut-il que je te le répète? On ne touche à rien, on ne questionne rien, on ne provoque rien. On se la ferme et on dort, ok ?

 –          Bravo, belle mentalité. Toutes ces années à user tes jeans sur les bancs d’université pour quoi ? Pour raisonner comme une vieille casserole.

Tu sauras petit rat des villes, qu’il existe beaucoup de couples qui vont bien. Qui s’en sortent, même après des années de vie commune, des rénovations, des enfants, des kilos en trop et des soirs de party à flirter avec des inconnus. Tendre Époux et moi  avons atteint cet état de  confort qui nous protège du doute constant, des interrogations. Tu ne trouves pas ?

–             Ça saute aux yeux.

Je n’ai pas besoin de connaître ses moindres pensées. Je le sais engagé et dévoué. En fait non je ne le sais pas, je le sens, ce qui est encore mieux. Ses gestes sont plus éloquents que ses mots. Et la promesse de fidélité que nous nous sommes faite il y a longtemps résonne encore clairement dans nos esprits.

 –          Lamentable, ce babillage. Tu parles comme un magazine pour femmes en manque d’estime de soi. Pour te convaincre. Je ne suis peut-être qu’un hamster sans grande expérience passionnelle mais de mon côté de la chaîne alimentaire, la fidélité va à l’encontre de l’instinct fondamental de reproduction de l’espèce. C’est contre-nature, un point c’est tout.

C’est contre ta nature de vermine à grandes incisives, peut-être. Mais j’espère que je n’ai pas besoin ici de te démontrer la supériorité intellectuelle de l’espèce humaine sur la tienne. Voilà ce qui distingue l’homme de la bête. Sa capacité à transcender l’instinct et à agir en fonction d’un code moral.

 –          Caquette tant que tu voudras, ma coquette. Le code moral c’est dans les livres qu’il s’applique. Pas dans la vie. Et certainement pas dans les pantalons de ces messieurs.

Tu vis vraiment sur une autre planète, Guy. La fidélité existe; c’est l’un des plus difficiles et conséquemment l’un des plus glorieux accomplissements personnels qui soit. Penses-y, même si ton cerveau est limité pour ce genre de démarche cognitive. Pense à la satisfaction ressentie par ce vieux couple qui célèbre ses noces d’or main dans la main, souriants, avec dans les yeux cette étincelle qui traduit une vie d’amour et la satisfaction d’avoir été pour l’autre à la hauteur de cette promesse commune.

–          La seule raison pour laquelle ton vieux bonhomme peut avoir une étincelle dans ses yeux à ce moment là, c’est parce qu’il vient de se farcir son infirmière personnelle pendant que Mémé nettoyait son dentier pour la photo. That’s it patates frites!

Tu ne comprends vraiment rien. La fidélité est nécessaire dans un couple.

 –          Je répète, I ripitte : la fidélité est contre-nature.

Tout ce qui est  naturel n’est pas nécessairement recommandé.

 –          Tout  ce qui est recommandé n’est pas nécessairement sensé.

C’est nécessaire. C’est dans l’ordre des choses.

 –      Nécessaire pourquoi ? Et pour qui ?

Pour la famille, pour son bon fonctionnement. Pour l’atteinte d’une vie pavée de gestes nobles et inspirants.

 –      Wow. Tu n’as jamais pensé entrer en religion ? Tu as tout l’aveuglement nécessaire pour prêcher aux crédules et toute la mauvaise foi pour croire aux calomnies de ton petit catéchisme contrefait.

C’est important.

–      Important pourquoi ?

C’est une question de respect.

–          De qui ?

De l’autre, de soi. Aaah tu m’énerves avec tes questions de Raélien! L’infidélité, ça ne cause que des ennuis et beaucoup, beaucoup de tristesse.

–          Qu’est-ce que tu en sais ? Tu as déjà été infidèle ?

Euh non. Franchement quelle question. Non mais quelle question…je répète, tu parles d’une question! Franchement.

 –          Belle réponse qui ne passerait pas au polygraphe. Alors si tu n’as jamais été infidèle, comment sais-tu que ça n’apporte que des ennuis ?

C’est évident. C’est écrit dans tous les magaz…dans tous les bouquins de psychologie.

–          Hum, je vois. Et tu en connais beaucoup toi, des couples qui se sont effondrés suite à des infidélités conjugales ?

Aucun. Tous les gens que je connais sont fidèles, loyaux, respectueux et honorables.

 –          Pauvre nonnette. Tu n’es donc pas seulement naïve, tu souffres également d’un sérieux trouble de la perception de la réalité.

J’ai déjà lu quelque part qu’une infidélité, c’est comme un infarctus conjugal. On peut toujours s’en remettre, mais on reste affaiblis à jamais.

 –          Tu crois vraiment tout ce que tu lis toi ? Et moi ? T’aurais pas envie des fois, de m’écouter et de considérer un peu la valeur de mes propos, surtout lorsqu’ils contredisent les tiens ? T’as jamais pensé que peut-être, je dis bien peut-être, tu dormirais mieux si tu arrêtais de constamment t’opposer à mes plaidoyers pragmatiques ? Dis-moi que j’ai raison, reconnais mon point et tu verras comme tu dormiras mieux après, maudite obstineuse.

Jamais! T’es fou ou quoi ? Tu radotes, tu ergotes, tu ressasses, tu rabâches et tu dérailles! Et tu n’as d’autres ambitions que d’empoisonner mes nuits et troubler mon repos. Tu ne gagneras pas vilain hamster, tu capituleras avant moi, je t’en fais la promesse.

 –          Une autre promesse impossible à tenir.  Très bien. Je ne te raconterai donc pas les bienfaits et les plaisirs de l’adultère puisque tu ne peux en souffrir l’idée.

 

–          J’irai plutôt en parler à Tendre Époux, tiens. Quoique ce n’est pas à un homme qu’il faut démontrer les vertus de la satisfaction génitale. C’est comme prêcher aux convertis.

Quels bienfaits ?

 –          Aaah, ça t’intéresse maintenant Samantha ?

Je ne dors pas de toute façon. Alors quels bienfaits ?

 –          Qu’est-ce que j’en sais moi, je ne suis qu’un hamster mû par son cerveau reptilien, siège des pulsions et instincts primaires. Je n’ai même pas de néo-cortex me conférant la capacité de philosopher sur des enjeux moraux, tu le sais bien.

Guy, arrête tes conneries!

 –          « Guy, arrête tes conneries! »

Arrête!  Si tu es capable de me tenir éveillée des heures à causer des effets de la galette de sarrasin sur mon péristaltisme, tu peux très bien poursuivre ta tirade farfelue sur le bonheur de l’adultère, Nom d’une pipe!

–      Je  n’ai jamais parlé de bonheur. Tu fais des déductions un peu rapides, Miss Peacock.

Ne commence pas à faire de la sémantique Grandes Dents!  Allez, j’écoute!

–          Et moi je te dis que je n’en sais rien, sinon qu’il y a environ 70% des femmes et 72% des hommes mariés qui ont déjà sauté la clôture. Ce ne sont sûrement pas tous des idiotes et des salauds. Et je me dis que le 30% restant correspond à la proportion d’abstinents affligés de problèmes chroniques de flatulences.

Depuis quand peux-tu citer des statistiques toi ?

–          Depuis que tu en lis, p’tite tête.

Il ne faut pas toujours se fier aux statistiques, tu sais.

–      Je sais. Et il ne faut pas toujours se fier aux codes moraux écrits il y 2000 ans par des intégristes carencés dont l’espérance de vie était, au mieux, 30 ans.

Des valeurs morales ça ne vieillit pas, ça ne tombe pas en désuétude. Ce sont les fondations  inébranlables qui permettent à une société d’avancer sans crouler dans le marasme social et le chaos.

 –      Je vais saigner du nez si tu n’arrêtes pas ton Évangile selon l’Idiote-du-Village.

Déjà 2 heures du matin ? Les galipettes ont assez duré. Dodo maintenant.

–          Tu demanderas à Tendre Époux ce qu’il en pense, tu verras.

Laisse-moi dormir.

–          Comme tu veux.

Tu penses que je devrais?

–          Fais comme tu veux, j’ai dit.

Mais je lui demande quoi, au juste ?

–      Tu lui demandes si ça ferait son affaire, comme ça, à tout hasard, si tu lui signais un formulaire de consentement lui accordant la liberté conjugale d’aller tester la luette de votre voisine de pallier en ces longues soirées d’hiver où tu es sortie avec ton club de tricot.

T’es fou ?  Ça me donne quoi de faire ça ?

 –          C’est évident il me semble.

Quoi ?

–      Le droit de faire la même chose de ton côté. Mais seulement si ça t’intéresse, évidemment, ce genre d’activités amorales et indignes.

La même chose ? Mais… le voisin de palier il a une haleine de wapiti dysentérique. Est-ce que je peux le remplacer par le voisin de bureau?

 –      J’imagine que oui. Quand on est rendu à ce niveau de déchéance morale, on ne va pas se mettre à chipoter sur la définition du voisin.

Comment ça déchéance morale? C’est un signe de confort, c’est tout. T’es vraiment trop ringard, Guy. La fidélité est contre-nature, tu devrais le savoir pauvre bête.

 –      Sale race compliquée que ces humains quand même. Vivement le règne animal.

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6 réflexions sur “High Fidélité

  1. Guy n’est pas si désinvolte que ça! Il devrait sortir de son moule et voir ailleurs afin te conseiller et surtout de te comparer aux autres réalités!!!
    Impossible de me dérider, à ce sujet!!!

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  2. avant 30 ans, aujourd’hui espérance de vie à plus que doublé…cela porte à reflexion. Comment faire durer notre vie de couple après 15, 20, 30 ans? Restons avec la même personne par peur de veillir seule? ou par confort? Mon éternel questionnement….

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