The Road

2h25 du matin.

Mon cœur bat vite, mon cerveau surchauffe et je constate que j’ai les poings et les lèvres serrés. Aucun signe d’apaisement en vue.

Je ferais mieux de suivre les conseils de ma mère et me lever, lire un peu, boire un lait chaud pour « casser le cycle », comme elle dit.

A mon corps défendant, je ne suis ses conseils que très rarement. Je fais preuve dans mes insomnies d’un entêtement digne des plus grands syndicalistes de ce monde.

Si je reste couchée, le sommeil viendra. Si je reste couchée, le sommeil viendra.

Pensée magique une fois? Deux fois? Trois fois? Vendue!

L’expérience m’a pourtant aidée à déceler les signes avant-coureurs de la fameuse nuit d’insomnie complète. La blanche, celle qui est au menu ce soir.

Mais Guy n’est pas à blâmer.

Tu peux relaxer ce soir petit rongeur. Je fais tout le travail à ta place. 

Cette nuit j’ai terminé la lecture d’un livre et son essence m’habite encore et me tient nerveusement éveillée. Je n’arrive pas à endiguer le torrent de réflexions et d’émotions suscitées par cet ouvrage et qui détourne mon sommeil depuis des heures.

La Route, de Cormac McCarthy.

Pas juste un livre, un hymne.

Un univers post-apocalyptique dans lequel un père et son fils tentent, à vous en fendre le cœur, de préserver cette flamme d’humanité que les plus chanceux d’entre nous ne verront jamais défaillir.

Rien de réjouissant dans cette nature en cendres, lugubre, désincarnée, où les journées se déroulent inlassablement à avancer sur la route calcinée, vers qui, vers quoi, c’est sans intérêt de le savoir. L’important est d’avancer.

Ce livre me parle.

Et ce monde de fin-du-monde, j’y pense sans arrêt. Un non-monde en fait, qui semble si rebutant, invivable.

Et pourtant.

C’est bien notre monde qui est révélé dans ce bouquin. Avec tout ce qu’il porte en lui de beau et de laid. A la différence près que dans le roman, le beau n’est jamais à l’extérieur, puisque l’extérieur n’existe pour ainsi dire plus.

Toute la beauté du monde se retrouve là où on devrait toujours la chercher, en soi, en l’autre.  Ça peut sembler cliché, énoncé comme ça en mots si simples. Mais c’est tellement empoignant, justement parce que ce n’est pas écrit comme ça. Ce n’est pas écrit du tout, en fait. L’absence de moyens des personnages entraîne fatalement une économie de mots. Or, c’est toujours dans l’écho des silences qui résonnent qu’un message se fait le mieux entendre.

Dans notre univers la beauté est partout, visible à l’œil pour autant qu’on s’attarde un peu à son contact.

La beauté des arbres majestueusement empourprés à l’automne, couverts de blanc-sucre-en-poudre après une tempête d’hiver ou émouvants dans la luminosité de leurs tendres feuilles vertes. La mélopée du cardinal au printemps, le rubis des framboises, l’or des tournesols et l’humidité brune si troublante des sous-bois. Tous ces tableaux vivants occupent notre œil, charment nos sens et divertissent nos esprits. Ils nous rappellent que nous sommes entourés de beauté accessible.

Et que dire de toutes ces créations esthétiques de l’Homme, signes extérieurs d’une présence humaine sur terre, divertissements qui nous détournent souvent de notre route. Qui nous donnent l’illusion d’être immortels. Et qui surtout, fondamentalement, se révèlent implacablement inutiles et superflus à notre survie.

Mais ces signes extérieurs de beauté fabriquée et de civilisation sont-ils vraiment autre chose que le symbole de l’homme moderne qui s’ennuie ? Qui, à défaut de vouloir dialoguer avec le silence, meuble son univers à outrance et se crée un spectacle à chaque coin de rue?

Guy viens m’aider, j’ai trop de questions sans réponses.

Et lorsque le monde se retrouve délesté de toutes ses parures, de toutes ses couleurs et de ses êtres vivants, que reste t-il de sa richesse?

Quand on ne peut même plus deviner une splendeur suggérée par les traces qu’elle a laissée après sa disparition, quand il ne reste de cette terre qu’une vieille carcasse vide et méconnaissable comme celle d’un poulet qui aurait péri sous les crocs d’une hyène et achevé par un essaim de charognards, où, je me le demande, où trouver un sens à une vie qui se résume à l’exécution journalière de ses fonctions vitales ?

Respirer, dormir, manger, éliminer. Respirer, marcher, dormir, manger, éliminer. Rien à regarder. Rien à lire. Rien à rire. Presque rien à pleurer car vraiment, à quoi bon?

Et pourtant.

Jamais un livre ne m’a tant inspiré d’espoir. Sur la valeur de nos enfants, comme autant de petites flammes à entretenir.

Sur le sens de la vie, même lorsqu’elle se révèle impitoyable de cruauté, de souffrances et de désolation. La vie, bordel. C’est pas rien. Vaudra t-elle toujours mieux que la mort ? Souffrants mais vivants, est-ce cela la consolation, la réponse au pourquoi ?

Cette nuit d’insomnie je ne la regrette point. Je la savoure, même si je pleure et que je n’ai d’autres envies en ce moment que de rentrer dans ce livre comme le faisait Fanfreluche quand j’étais gamine, afin de serrer le petit garçon dans mes bras. Le serrer fort, très fort pour qu’il n’oublie jamais que la vie c’est un cœur qui bat. Pour quelqu’un.

Le reste on s’en fout. Vraiment. Car là où bat un cœur pur, l’amour prend racine. Et tu sais mon trésor, l’amour c’est magique. Tu n’as qu’à fermer les yeux et tu verras tout ce que tu désires, juste là sous tes paupières closes. L’amour a ce pouvoir de créer et d’offrir toute la beauté nécessaire pour vivre et dire wow, parfois. Ou merci. Merci la vie.

Maintenant, je vais aller me préparer un lait chaud. J’imagine qu’il n’est jamais trop tard pour suivre les conseils de sa mère.

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8 réflexions sur “The Road

  1. Bravo Catherine. J’ai été extrêmement bouleversée par ce livre durant le temps des fêtes et tu viens de mettre en mots ce que je ressentais mais n’arrivais pas à expliquer. Quel livre, en effet!

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  2. Bravo Catherine. Des nuits d’insomnie aussi riches de présences littéraires, on en redemande. Guy n’a qu’à bien se tenir car il pourrait bien perdre sa place. Tu pourras lui servir le lait chaud de ta mère pour qu’il te laisse lire en paix!

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  3. génial!! Très touchant. Effectivement ce livre est un « must ». Me voilà en route pour une nuit de reflexion sur le petit garçon…que devient-il??? Continue tes bulletins!!

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