Vie rêvée de l’insomniaque

Parfois, Guy m’en raconte des bonnes.

Il ne me fait pas toujours rager ce vilain hamster. Si je ne l’ai pas encore assommé à coups massifs de narcotiques, c’est qu’il me permet de rêver, même s’il m’empêche de dormir.

En vrai mâle, il sait se rendre soudainement aimable et indispensable chaque fois que l’idée d’en finir définitivement avec lui croît dans mon esprit.

C’est alors qu’il me transporte dans une vie qui n’est point mienne. Et je m’y plais. Oh ciel, que je m’y plais.

Il y a toujours une petite musique d’ambiance dans cet univers qu’il crée pour moi, comme au cinoche. Un piano en sourdine, parfois une guitare qui accentue chacun de mes pas et donne de la profondeur à mes réflexions. La lumière sur mon visage y est invariablement avantageuse. Jamais un bouton.

Au boulot, je trouve des lettres anonymes au pied de ma porte, attachées à de jolis paquets. Chocolat noir, bijoux en argent sterling, caramels à la fleur de sel. C’est fou comme Guy connaît bien mes goûts.

Puis, en croquant bien coquettement un carré de chocolat, j’entends un timide toc-toc à ma porte, presque un effleurement, une caresse.

–      Ouiii? (dis-je d’une voix douce mais convaincue, remplie de promesses).

–      Bonjour ma reine, vous ne m’avez jamais vu mais je vous connais. Je vous ai croisée à la pharmacie il y a quelques jours et suis tombé amoureux fou lorsque j’ai vu vos mains de fée choisir, parmi tous ces magazines féminins d’intérêt médiocre, le National Geographic sur les Zoulous du Natal.

–      Le Nat’Gé? Mais oui, bien sur. C’est ma lecture sur l’oreiller depuis toujours avec L’état du monde.

–      J’ai pensé « voilà l’alliage parfait du beau, du bon, du corps et du coeur».

T’as oublié l’esprit, Guy. L’esprit!

–      J’ai pensé « voilà l’alliage parfait du beau, du bon, du corps, du cœur et de l’esprit ».

–      Oh c’est trop, vraiment.

–      Je vous ai suivi jusqu’ici et ne dors plus, ne mange plus depuis 3 jours. Je ne rêve que d’une chose, c’est de vous garder dans ma vie, Grand Être de lumière. Ce matin j’ai donc décidé de me dévoiler et de me livrer à vous.

–      Comme ça?

–      Comme un gladiateur de l’amour. Je serai votre esclave, si vous voulez bien de moi.

–      Eh bien, c’est-à-dire que…

–      Je tremble de tout mon corps et ma tête va exploser. Mais succomber à la mort par combustion lente sous la braise de vos yeux constitue pour moi une délicieuse torture que je préfère à celle, ignoble, de périr nécrosé par manque de votre lumière.

Oh c’est bon ça, Guy.

–      Je suis honorée mon brave et bel homme, transportée et admirative devant votre vaillance et votre esprit affûté. Toutefois, sachez que comme le cerf-volant, mes élans et ma liberté sont sous l’astreinte d’une main robuste qui en manoeuvre les ficelles. Libre comme un cerf-volant, voilà ce que je suis.

–      Alors je serai ce vent qui emportera vos ficelles.

–      Vous êtes enivrant, original et vos paroles me touchent. Mais tout ceci est impossible, vous le savez bien.

–      Je ne sais qu’une chose.

–      Oui?

–      …

–      Ouii?

–      …

Guy, allez! C’est pas le temps de lâcher. On continue!

 –     Je disais donc, je ne sais qu’une chose.

–      Oui? Quelle est cette chose mon prince?

–      Je tremble de tout mon corps et ma tête va exploser. Mais succomber à la mort…

Déjà dit!

–      Je ne sais qu’une chose.

–      Ouuiiii?!

–      Il y a entre vous et moi une odeur de destin, de fatalité. Quels fous nous serions de nous déposséder volontairement de cet avenir qui est le nôtre.

–      Oh vous me plaisez, Cyrano. Personne ne m’a jamais regardé comme ça auparavant.

–      Mes yeux ont faim des vôtres, ma ratonne.

Ma quoi?!

–      Ma biche, pardon.

–      Ouuh votre regard enfiévré me procure de grands frissons, vraiment. Mais dites-moi… est-il possible que vous soyez dans ma vie sans être dans mon lit? Accepteriez-vous d’être mon amm… mon ami?

–      Non.

Guy!

–      Ok ok…oui.

–      Je vous offre mon amitié avec toute la tendresse et l’inclination que j’ai développées pour vous durant ces dernières minutes de commerce affectif. Mais croyez-moi, cher galant, n’eût été de ces « ficelles des derniers tics amoureux » que j’ai au bout des doigts, comme dirait mon ami Gaston, j’aurais été, ma foi, favorable et ravie de vous accorder le plaisir de poursuivre votre expédition en mes terres sauvages.

–      Je saurai défricher jusqu’à la plus aride de vos steppes.

–      Hélaaas mon brave, la vie en a décidé autrement. Baisez ma main vaillant homme, je vous la tends comme on offre un cadeau à celui dont ce n’est point l’anniversaire. Avec sollicitude et allégresse. Pourtant mon cœur n’est pas léger en ce moment. Il saigne à l’idée de balafrer le vôtre.

–      Vous reverrais-je?

–      Bien sûr. Je ne suis pas femme à négliger les âmes enflammées. Mais saurons-nous brider l’élan tout naturel qui pousse nos bouches à se fondre? Saurons-nous? Promettez-moi bel Adonis, que jamais vous ne tenterez de corrompre ma vertu. Je suis femme digne et digne je resterai, dussé-je m’éteindre douloureusement au crépuscule de ma vie en traînant en mon cœur la lourdeur du regret de n’avoir jamais goûté à vos lèvres.

–      Alors quand ma belle, ma lumineuse adoration terrestre ?

–      Mon cher…

–      OOOK! C’est la fin de l’histoire pour ce soir. Oncle Guy est fatigué.

Quoi ? Tu rigoles ? Je suis en train de vivre le fantasme de ma vie et tu éteins le magnéto?

 –     Va t’éponger, espèce de « Belle du Seigneur » en pyjama de rayonne, tu ruisselles un peu trop du front. Je n’ose même pas imaginer le reste.

Meerde. Juste quand j’allais donner rendez-vous au bel intriguant. 4h20 du matin. Il faut que je dorme. Qui sait ? Il y a peut-être un paquet avec un mot doux qui m’attend au bureau demain.

 –     C’est ça oui. Et juste à côté, une requête pour consultation en psychiatrie. Locaaa. Des fois il me vient des envies de déménager dans la tête d’un gars, ce serait plus calme.

« Les femmes, me semble-t-il, aiment qu’on les capture dans un filet de phrases ». ~ Antonio Lobo Antunes

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