L’autoroute

3h30 du matin. Ai-je dormi?

Je ne sais plus. Me rendormir, vite.

–          Tu penses toujours à  dormir.

J’ai besoin de sommeil pour être productive.

 –       Dire que tu rêves d’écrire. Mais t’as rien à dire, pauvre fille. Tes angoisses existentielles? Nul. Ta vie de mère de famille? À faire saigner du nez.  Faut que tu trouves ma vieille, faut que tu sortes du lot. Allez réfléchis un peu, il te reste 3 heures avant le boulot .

Trois heures avant d’aller bosser…trois heures…dormir, dormir, dormir.

–          Alors, ça vient ces idées?

Faire le vide dans ma tête… zim-zim-zim-zim-zim…

–          Ah, la technique du zim-zim. T’as aucune chance, depuis le temps je suis vacciné maintenant. Allez, des idées, ça n’sent pas trop le Femina ici-haut!

Les chiffres, essayons les chiffres. 1-2-3, 1-2-3-, 1-2-3…ça s’en vient…1-2-3-, 1-2-3…

–           Bravo Anna Gavalda, continue comme ça et tu vas l’avoir ton entrevue chez Pivot.

Pivot? Hum…ça ne serait pas mal comme tribune. 

–      Bien sûr, après Jean D’Ormesson, Pivot serait ravi d’interviewer une quadragénaire insomniaque qui jacasse sans relâche et sans génie sur les vicissitudes de la vie moderne en Occident.

Eh le rongeur analphabète! L’écriture ne doit pas être réservée à une élite intellectuelle. J’vois pas pourquoi je ne pourrais pas y aspirer, moi aussi. J’ai des choses à dire, tu sauras.

–         Aah, veuillez augmenter ma dose de morphine, docteur, la douleur est trop vive. Non attends, tu pourrais peut-être l’assommer avec tes théories de la vie? Tu sais, les théories que tu sors toujours quand tu fais salon avec tes copines éplorées qui boivent tes conseils comme des ivrognes?

Laisse mes copines tranquilles. Elles apprécient mes théories. Pas comme toi, sale vermine.

–       Parce que Madame a élaboré des théories, pensez-donc! Comme la théorie de l’autoroute. La-men-ta-ble. Va donc la raconter à Pivot, celle-là. Allez, on se la raconte encore ce soir?

Suffit, je veux dormir.

–      Ça fait longtemps, non? Allons-y.  « La vie est une autoroute sur laquelle il faut toujours avancer. Il est permis de s’arrêter aux haltes routières, faire le plein, se ressourcer, se questionner sur l’itinéraire. »

Suffit, j’ai dit.

–      Je commence à peine! On poursuit.  « Mais il faut toujours que l’arrêt soit temporaire et salutaire pour le conducteur. Parfois, l’arrêt s’étire un peu, ce qui favorise les rencontres impromptues. Mais il ne faut jamais…jamais quoi? »

Jamais oublier son chemin.

–         C’est ça!  Bravo cocotte, on continue.

Tu m’épuises.

 –        « Après avoir bavardé un peu avec les nouveaux copains de la halte routière, il ne faut pas oublier que nous avons une route à suivre, la nôtre. Pas la leur, la nôtre ». Dieu que c’est savant, cette théorie, éclairant comme un biscuit chinois.

Merci.

–       Attends, c’est pas fini. « Il appert que nous croisons parfois des gens sur cette autoroute qui, tiens tiens, vont dans la même direction que nous. Alors nous faisons route commune ». Et c’est le bonheur, la délectation conjugale. Oh que la route est moins longue à tes côtés mon ami, mon amour. C’est le destin qui t’a mis sur mon chemin, dis? « Mais attention, il arrive aussi que cet ange vagabond, face à la croisée des chemins choisisse la droite alors que toi, ton chemin il se poursuit à gauche. Malheur et cataclysme! Il faut se séparer. Là, c’est certain, on doute ».

Ouais, on doute.

–      « Et si j’allais à droite, moi aussi? Comment le convaincre de me suivre à gauche? » Cette fourche routière, cet arrêt imposé face à deux voies, c’est la source d’affliction de bien des gens, hein? C’est un choix bien chagrin à faire. Combien de fois t’es-tu gargarisée avec cette phrase là, pauvre fille? Combien de fois l’as-tu servie bien frappée avec un Mojito à tes amies affligées? Et là, tu rêves de Pivot. Souffrance. Allez, encore un p’tit coup de morphine Doc, la théorie n’est pas terminée. Voyez-vous messieurs dames, cette théorie prévoit également la possibilité de changer de route. Eh oui. Lumineux, non?

Essaie de faire mieux si tu le peux, pauvre bête.

–          « Après avoir roulé un brin sur l’autoroute, il arrive que certaines personnes réalisent que le chemin n’est pas le bon. Elles suivaient le chemin suggéré par leurs parents, leurs ancêtres, leur prof de philo. »

Je n’ai jamais parlé de prof de philo.

–           Peu importe. Ce n’était pas le bon chemin et là, paf! Ça vient de leur sauter en pleine face. Faut changer de voie. Mais attention! La théorie stipule très clairement qu’il ne faut jamais jamais, nunca, never, ne jamais reculer sur l’autoroute.

En effet, jamais.

–           Danger, vous m’entendez? Arrêter, oui.

Oui, temporairement.

–      Mais reculer, jamais. Sinon…

 Sinon c’est le remorquage instantané à l’hôpital.

– C’est ça. Ça va bien notre affaire poulette, ça va bien. Et sortir de l’autoroute?

Oui, ça c’est permis.

–  « Certains découvriront que leur voie emprunte plutôt les petits chemins de campagne. C’est permis, c’est accepté, quoique questionné ». Le plus beau dans tout ça, attends je vais pleurer, le plus beau c’est que ce chemin, nul ne sait réellement où il mène et quand il s’achève. Et parfois, je dis bien parfois, quand on est très chanceux ou très têtu,  on découvre que notre compagnon de route, eh bien lui et moi, moi et lui, toi et lui, c’était jusqu’au bout. Routes semblables. Vous avez fait le voyage ensemble jusqu’à la fin. Whouaa! Mais ça se fait rarement en ligne droite, disons. Ou sans avoir testé d’autres co-pilotes, par pur esprit scientifique de comparaison. Ouf, c’est tellement beau, ça donne la migraine.

Ben quoi, j’la trouve pas mal moi, ma théorie de l’autoroute.

–          Morphine svp!

Ok, je le concède. Ça fait plus Josélito que Pivot. Merde, il est quelle heure?

4h30 du matin.

– En passant, nous sommes en mars. Ça veut dire quoi, p’tite tête? Ça veut dire qu’il est temps d’inscrire les enfants au camp d’été.

 Merci Guy, parfois tu rends service. Tu penses qu’il y a des inscriptions de nuit?

 

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3 réflexions sur “L’autoroute

  1. Il y a des arrêts mieux meublés que d’autres (style toilettes propres!!), et il y en a qui n’ont que des tables à picnic…c’est selon. La bonne nouvelle c’est que tu peux garder la même auto!!
    Zaz
    xxx

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  2. – « Et le mammouth ! parle-nous du mammouth sur l’autoroute ! Celui qui bloque la voie… ». 🙂
    Ah là là, vous êtes terrible, Insomniaque, quand vous vous servez de votre blog pour titiller votre esprit et le pousser dans ses retranchements… C’est aussi la façon dont je m’en sers : râler sur le monde, oui, mais ne pas s’épargner non plus !
    Au fait, votre blog va bientôt souffler sa 1ère bougie on dirait. Alors bon anniversaire. A Guy, aussi !

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